Electric Electric : « ce rapport à l’hypnose me fascine, m’intéresse et me motive pour les concerts. »

Electric-Electric

Le trio strasbourgeois Electric Electric était en concert samedi dernier dans le cadre du festival des Embellies. Leur troisième album « III » est sorti en septembre dernier. Nous avons voulu en savoir plus…

Rencontre avec Eric.

Tu peux me résumer l’histoire d’Electric Electric ? Histoire qui a commencé à deux…
Oui, exactement, on a commencé à deux avec Vincent, en duo guitare-batterie, vers fin 2004, début 2005. On était tous les deux installés à Strasbourg. C’était une musique assez différente de celle que l’on fait aujourd’hui. On n’est plus les mêmes personnes aujourd’hui, on se nourrit d’autres choses. En 2006/2007, on a commencé à enregistrer un album avec un autre Vincent. On a mis une petite année pour l’enregistrer avec différentes sessions d’enregistrement. L’album est sorti en 2008, il représentait la musique de notre duo avec quelques touches de synthé du troisième membre. Quand le disque est sorti, cela devenait évident que Vincent intègre le groupe. On a adapté nos morceaux à trois pour continuer de tourner ensemble et on a assez vite travaillé de nouveaux morceaux tous ensemble. Avec ce premier disque on a quand même tourné à l’étranger, en Italie, aux Etats-Unis, etc… En 2012, on a sorti notre album « Discipline », notre premier album en trio. On a encore plus tourné avec cet album, on a commencé à ne faire quasiment que ça de notre vie.

Tu dis que « III » est le résultat d’un rejet de ce que vous faisiez avant car vous avez beaucoup joué « Discipline » et « Sad Cities Handclappers », vos deux précédents albums. Qu’est-ce qui a changé aujourd’hui ? C’est moins saturé, plus hypnotique, plus nébuleux ?
Ca n’était pas tant un rejet de nos deux albums, c’était plus un vide. De mon côté, j’ai essayé de commencer à composer dans le cadre dans lequel on pouvait nous attendre et rien ne sortait, rien ne retenait mon attention. Il y avait cette notion de plaisir de faire de la musique qui s’est vraiment imposée à moi, et le plaisir je l’ai trouvé avec mon synthé que j’ai sur scène, un vieux synthé analogique, et avec celui de chanter. J’avais une démo de musique plus lente avec un tempo ralenti, un côté plus nébuleux. Vincent, lui aussi, avait bien avancé dans son rapport à l’électronique. Je savais qu’il allait avoir des choses à mettre sur ces chansons.

Pour ce nouvel album on a fait table rase des concerts alors que pour les deux premiers, c’était vraiment une projection vers les concerts. On avait aussi envie de faire un disque plus écoutable chez soi.

J’avais aussi un rejet de la guitare, du son de la guitare qui m’ennuyait. Je suis batteur à la base, je fais donc beaucoup l’écriture rythmique dans le groupe. Sur cet album, j’ai très peu travaillé la rythmique, c’est une simple boîte à rythmes. On voulait un côté un peu plus intimiste.

Ce nouveau son c’est ta réponse au monde actuel ? Anxiogène, frustrant socialement et politiquement ?
Quand je bossais sur ces démos on était en pleine année terrifiante d’attentats. Mon rapport au monde et à l’information s’est intensifié. C’est assez paradoxal car je suis aussi devenu papa. Il y avait le côté social et politique absolument horrible, flippant et ce bonheur fou d’avoir un enfant. Cela a dû nourrir ma musique inconsciemment.

Quelles ont été tes influences pour cet album ? Des influences peut-être plus électro ? Je pense au titre Black Corée notamment…
J’ai toujours écouté beaucoup de musiques très différentes. J’ai toujours eu cette impression de ne jamais être à ma place. Quand j’allais voir un concert de jazz, je ne me sentais pas jazzeux, idem pour un concert de noise rock. Je ne me suis jamais retrouvé dans un style particulier. J’investissais quand même beaucoup l’underground, le rock, le punk. J’organisais des concerts dans le milieu des musiques expérimentales mais cela ne m’empêchait pas d’écouter plein de choses. Pour ce disque, et particulièrement Black Corée, le son de ma guitare est complètement traité, la rythmique répétitive. Pour l’ensemble du disque, je dirais plus de la musique fantomatique. J’écoutais beaucoup de musique ambient, contemporaine et même classique.

Au final, c’est vrai qu’on est vers quelque chose de plus électronique. Mais il n’y a pas que la musique. L’actualité ou le cinéma peuvent me nourrir et m’inspirer tout autant.

Tu es aussi influencé par les musiques traditionnelles et rituelles. Il y a même des instruments traditionnels dans cet album, comme un gamelan balinais dans « Pointe Noire ». Les musiques de transe, d’hypnose, ça te fascine ?
Oui il y a quelque chose de l’ordre de la fascination. « Pointe Noire » c’est le dernier morceau qu’on a écrit pour le disque. Je fantasmais un disque très lent, très fantomatique avec des voix assez spectrales et puis finalement le disque est très énergique. Pour le dernier morceau j’avais envie d’écrire quelque chose de très très rythmique en réaction à tout cela. Je n’avais pas envie d’une batterie classique. J’avais un kit de percussions qui allait forcément faire référence à des musique d’ailleurs. Le son du gamelan est un son électronique, on n’a pas enregistré un ensemble de gamelan en Indonésie.

C’est le but de votre musique non ? Nous faire tourner la tête et perdre la raison, rentrer en transe !
Il y a vraiment quelque chose de jouissif là-dedans quand les concerts fonctionnent. Cette espèce de vérité du moment quand tu joues ta musique et le public se libère. On parle souvent de cette libération du corps.

On est actuellement dans une maîtrise exacerbée de notre image, comment on doit bien se tenir, bien paraître en société. En concert, on travaille sur le relâchement.

Ca me touche quand les gens à la fin des concerts viennent nous dire qu’ils étaient hypnotisés et qu’ils vont avoir besoin de s’en remettre. C’est une expérience qui m’intéresse plus que le temps de l’écriture. Ce rapport à l’hypnose me fascine, m’intéresse et me motive pour les concerts. C’est quelque chose que j’aime beaucoup dans les musiques électroniques. Le mouvement techno m’a beaucoup influencé ! Ce rapport à la boucle, les répétitions.

Tu as écouté quoi plus jeunes pour en arriver à faire cette musique totalement inclassable ? C’était quoi tes albums cultes ?
Je suis en plein dans la génération Nirvana, la génération qui se prend ça de front. Ce rapport à l’énergie. J’ai beaucoup écouté les albums des Cure, de Joy Division. Les compositions de Gérard Grisey me touchent beaucoup. En musique électro, c’est souvent des labels qui sortent des choses un peu obscures. Quand j’étais jeune, le premier album de Daft Punk m’a sûrement marqué. J’accompagnais souvent des copains à des rave. Ce côté « à l’arrache », sauvage, loin des institutions me fascinait.

Pour résumer, je dirais que j’ai été marqué par l’énergie du rock, la complexité des timbres de la musique contemporaine et le phénomène social des mouvements électros.

Vous avez le temps de bosser vos morceaux dans le studio de Vincent. Votre studio vous sert de lieu de création. Vous composez comment ? Tout ce fait à base d’impro ? Ca part d’une boucle ?
Le groupe est éclaté. Vincent le batteur est à Berlin. L’autre Vincent est à Nantes et moi je suis à Strasbourg. Du coup, on se cale des résidences. On ne se voit pas régulièrement, on ne « boeuffe » pas. On part toujours d’une de mes idées plus ou moins finie qui peut tenir la longueur. Ensuite Vincent apporte sa touche et l’autre Vincent a déjà une idée sur un objet assez abouti. Il travaille sa rythmique batterie ensuite chez lui. On lui amène des idées car on est finalement tous les trois batteurs. Il est capable de transcender ses morceaux !

Tu peux me parler du titre « Les bêtes«  qui semble être un ovni sur cet album ? C’est le seul titre où la voix est mise en avant.
Il y avait une espèce de boucle répétitive qui traînait qu’on aimait assez bien. On sentait qu’il manquait un élément. Il y a de la voix sur tous les morceaux même si c’est en petite quantité ou de très loin. Pour « Les bêtes », je visualisais un chant assez primitif, quelque chose de très rock, un peu charnelle à la Elvis Presley ou Suicide. J’avais envie de ça mais je ne m’en sentais pas capable.

On a eu envie d’inviter Philippe Poirier, ancien musicien de Kat Onoma, un groupe qui a bien fonctionné à Strasbourg dans les années 90.

C’est un ami et un artiste complet qui écrit de la poésie, qui fait de la musique, on l’a suivi en tournée avec Vincent pour participer à son groupe. On lui a proposé ce morceau, il a flippé au début et trouvé l’idée étrange mais il s’est pris au jeu. Il a fait deux textes. Un texte avec très peu de phrases, des phrases en répétition qui finalement pouvait évoquer ce que moi je fais donc cela ne m’intéressait pas trop. J’avais plus envie d’un long texte. Il m’a fait part d’un autre texte pas encore achevé. Quand je l’ai lu j’ai trouvé cela très beau et c’était la première ébauche de « Les bêtes ». Cet apport de texte en français dans notre album est chouette, un décalage qui arrive vers la fin.

Vous êtes particulièrement un groupe de live. Comment tu appréhendes la composition de votre album studio ? Tu penses déjà à comment ça va rendre sur scène ou tu vois cet aspect une fois l’album terminé ?
On dissocie vraiment l’objet disque et le live. Je n’ai pas la même approche. J’ai vraiment envie de voir des choses qui me secouent en concert alors que j’adore écouter un songwriter folk chez moi qui me touchera moins en live. Quelque chose de physique va marcher en concert, va me toucher. Donc on dissocie les choses mais c’est compliqué ensuite de travailler un album qui a été pensé pour être écouté chez soi. On savait qu’on allait se frotter à cette difficulté. C’était intéressant et stressant car il y avait comme une impression de très jeune groupe hyper fragile qui travaille tous ses morceaux.

Votre musique est super technique, très rigoureuse. Il y a une part d’impro en live ou votre style ne vous le permet pas ?
Il y a toujours un canevas avec des points d’arrivée mais à l’intérieure des parties, les longueurs peuvent varier en fonction des soirs, en fonction du son qu’on a sur scène. On a pas vraiment de phases d’impro, on sait toujours où on va.

C’est plus en terme de travail de matière qu’on peut aller plus ou moins loin en fonction des soirs.

J’ai entendu dire que sur certains concerts de votre premier album, vous jouiez le même morceau pendant 45 minutes, c’est vrai ou c’est un mythe ?
Oui c’est vrai on a fait ça ! C’était assez drôle. Notre premier album commence par un morceau qui s’appelle « Minimal = Maximal «  dans lequel il y a une montée qui se sur-sature, qui sature les hauts parleurs et qui s’arrête net. On avait envie de faire chier et de ne pas jouer tous les morceaux de cet album. On commençait avec ce premier morceau donc tout le monde était content mais quand le morceau gonflait, on ne s’arrêtait jamais. Tout le monde était destabilisé, à attendre la fin du morceau. Quand ils comprenaient au bout d’une demie heure qu’on jouait avec eux, il y avait quand même de la frustration donc ça n’était pas toujours bien perçu. C’était super beau à jouer, j’aimais beaucoup. Un tunnel de 45 minutes avec juste un « merci, au revoir ».

La Colonie de vacances (Electric Electric, Pneu, Marvin et Papier Tigre) vient de sortir un disque . Il y a un livre avec, réalisé par 4 illustrateurs qui vous ont suivis sur la route. Tu peux me parler de cet objet ?
Les éditions « Super Loto » avaient déjà sorti un vinyle avec illustrations autour des Cramps. Ils avaient bien suivi le projet de la Colonie de vacances et ils ont eu cette idée farfelue de nous faire enregistrer des morceaux. Des illustrateurs nous ont suivi pendant une semaine de tournée, ils dessinaient tout le temps. La Colonie, c’est un projet quadriphonique, cette dimension expérience en concert. On avait donc jamais pensé à enregistrer quelque chose. Les éditions nous ont donc proposé de composer des morceaux en reconstituant des groupes, en mélangeant les personnes de Papier Tigre, Pneu, Marvin et Electric Electric. Les groupes ont été créés aléatoirement et on a eu une semaine pour écrire des morceaux, dans un gîte, loin de tout. Chacun avait deux jours pour écrire et enregistrer donc une expérience plutôt intense. Il y a donc deux morceaux par face avec toujours le même début de morceau et une fin différente selon là où tu poseras ton sillon.

On est sur Rennes Musique. Est-ce qu’il y a des groupes rennais que tu affectionnes particulièrement ?

La Terre Tremble forcément !

Ils sont talentueux, on a fait quelques concerts ensemble en 2013/2014, ce sont des gars supers. Il y a une belle évolution dans leur projet.

Merci Eric

Propos recueillis par Cath
Crédit photo : Christophe Urbain

FESTIVAL LES EMBELLIES
Tout savoir sur le festival Les Embellies :
http://www.festival-lesembellies.com/

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