Marquis de Sade : « Le groupe est né à Villejean dans les sous-sols d’un foyer de jeunes travailleurs. »

Marquis de Sade

A l’origine de la renommée de Rennes, le groupe le plus représentatif de la scène rock Marquis de Sade est remonté sur scène pour une date unique en France. Quatre ans d’existence et puis une séparation en 1981, mais toujours une référence 30 ans après la sortie de leur premier album.

Long entretien avec Frank Darcel 

Pourquoi cette reformation ? C’est Patrice Poch l’élément déclencheur ?

Oui, c’est Patrice qui a réussi à remettre tout le monde autour d’une table. Ceci dit, on s’est croisés avec Philippe à deux reprises dans les loges d’Obispo et de Daho qui ont joué à Rennes à 15 jours d’intervalle fin 2014. Ca nous a donné l’occasion de discuter. De mon côté j’avais retrouvé des vieilles démos de Marquis de Sade que j’avais envie de lui faire écouter, des titres qui ne sont jamais sortis. Après coup, on s’est dit que ça ne serait pas intéressant, c’est donc resté dans un placard. On a reparlé du groupe et d’un éventuel concert à l’époque, mais on était très occupés tous les deux. Moi avec Republik et Philippe avec un nouveau projet solo. C’est donc resté en l’état ! Et finalement Poch est arrivé avec un projet intéressant !

Donc il reste des inédits de Marquis de Sade dans un placard…

Oui, des maquettes qui ont 35 ans qu’on a faites entre les 2 albums. Des inédits mais vraiment pas terminés. Je trouve cependant qu’il y a un son intéressant.

Les maquettes correspondent à une époque où Frédéric Renaud jouait avec nous et il a été important pour le groupe. Sortir ces inédits aurait été une manière de lui rendre hommage.

Comment on se réapproprie un répertoire qu’on n’a pas touché depuis plus de 30 ans. Comment se sont passées les premières répétitions ?
Philippe Pascal dit « le jeune en colère que j’ai laissé il y a 35 ans, je ne savais plus qui c’était »

On a d’abord tout réécouté ! Ce n’est pas compliqué à jouer mais c’est une logique différente de ce que je fais maintenant. Il faut essayer de se souvenir comment on jouait, pourquoi on jouait les morceaux comme ça. C’est drôle, c’est comme revenir dans son adolescence. Avant les premières répétitions, j’ai d’abord bossé avec le bassiste pour se réapproprier les titres, trouver les bonnes manières de jouer.

On s’est vite rendus compte que les morceaux n’étaient pas passés de mode, que la démarche ne serait pas nostalgique.

On a fait un mini concert à l’Ubu la semaine dernière et les gens ont trouvé que notre son sonnait « actuel » avec quand même un clin d’oeil au début des années 80. On n’a pas l’impression d’avoir enlevé de la poussière quelque part, on a surtout mis du temps à comprendre notre logique de l’époque. Nos morceaux sont très plaisants à jouer ! Il y a beaucoup de couplets sur un seul accord, c’est très « autoroutier » comme musique. Peu de changements d’accord et des riffs, une construction assez brute, et aussi beaucoup de dissonances…

Vous avez commencé à répéter il y a longtemps ?

On a commencé en mai en mode « approche ». Le batteur et le bassiste n’avaient pas beaucoup touché leurs instruments ces dernières années. Il a fallu que ça revienne pour eux. Et même physiquement, à 60 ans, on n’a pas la même gomme, surtout la batterie qui est quand même un instrument physique. Quand Xavier Géronimi, le 2ème guitariste qui a tourné longtemps avec Daho et Bashung, est arrivé pour nous accompagner, on lui a demandé d’écouter les disques qu’on écoutait à l’époque, à savoir le rock new-yorkais à deux guitares. Il est très respectueux de ce qu’étaient nos influences à l’époque, Television, Richard Hell. Et puis ces couples de guitares qui ont fait la renommée du rock new-yorkais pendant 4/5 ans n’ont pas été reprises depuis. Je suis super content de l’entendre jouer avec ce son qui me fait penser à Tom Verlaine. Il y avait aussi quelques claviers sur nos disques mais on n’en a jamais eu sur scène. On a donc invité Paul Dechaume, issu du conservatoire de Rennes. Il a amené sa touche au niveau du son. Il y avait certains sons de l’époque qu’on n’aimait pas, on a donc revu ça avec lui.

Et puis forcément, on a invité Daniel Paboeuf qui est arrivé comme « un papillon sur un buisson de fleurs ». On s’est tout de suite rendus compte que le saxo était important dans le son de Marquis de Sade.

Il n’est arrivé qu’il y a 3 semaines dans le processus de répétition. Et là, on était biens.

Il y avait donc la formation originelle (Philippe Pascal, Frank Darcel, Thierry Alexandre et Eric Morinière) sur scène, Xavier, Paul et Daniel. Tu peux me parler des autres invités ?

Il y a des tas de gens qu’on aurait aimé inviter, y compris des américains qui sont en vacances ici en ce moment. Mais l’idée du concert était plutôt de faire quelque chose entre nous. Notre soirée en quelque sorte. On a donc eu des invités mais uniquement des personnes qui ont joué dans Marquis de Sade.

Il y a eu un titre où Pierre Thomas, ex batteur, Sergueï Papaï, ex bassiste et Christian Dargelos, co-fondateur et ex bassiste chanteur sont venus faire les choeurs et chanter des couplets sur une reprise du Velvet, « White light », qu’on jouait déjà à l’époque.

C’est donc vraiment un concert de Marquis de Sade, sans invité extérieur, un hommage aussi à Rennes qui était vraiment une ville incroyable au moment de l’explosion du punk.

Qui a fait les images, les vidéos qu’il y avait à votre concert ?

Au départ, ce sont des images du fils de Philippe et du fils de sa femme, Pierre-Jean Pascal et Paolo Saburaud. Ils ont travaillé sur 3 vidéos et on a aussi fait appel à Vitrines en Cours qui ont fait un super boulot.

Vous vouliez faire ce concert à la Cité au départ pour boucler la boucle.

Oui tout à fait et puis parce que c’est une salle qu’on aime bien. On a appris qu’elle n’était toujours pas réouverte, c’est scandaleux. On savait que le balcon ne fonctionnait plus, donc cela aurait donné une salle à 600 ou 700 places, ce qui aurait été idéal. On pensait que 700 places c’était bon pour nous, pas plus. On ne pensait pas que ça allait prendre comme ça ! On a vendu les 700 places en 24 heures donc c’est bien que ce soit le Liberté qui ait été finalement choisi. On était un peu réticents. La salle a été refaite mais dans notre tête c’est toujours une salle de sport. On n’était pas convaincus au départ. On a accepté 2000 en formule club, donc juste le parterre où le son est toujours bon. On a atteint les 2000 en un peu plus d’1 mois. On a décidé de s’arrêter à 3000 pour ne pas ouvrir les balcons du haut et le fond.

On n’est pas un groupe intimiste mais on n’est pas un groupe de stade non plus. 3000, cela reste une soirée entre amis… (rires)

D’autres concerts suite à celui de samedi ?

On a bossé pendant 5 mois pour ce concert. On l’a fait pour Poch et l’expo mais on devait aussi quelque chose aux Rennais, à ceux qui nous ont toujours suivi.

D’ailleurs je me demande si on ne doit pas quelque chose à quelques parisiens, à quelques brestois…

On va debriefer de tout ça et on verra bien. Il ne faut jamais dire jamais. Qu’est-ce qui nous empêche de faire un concert par an !

Parlons maintenant de Marquis de Sade des années 70/80.

C’est en 1977 que l’aventure débute avec les « Rats d’égouts » (Christian Dargelos et Frank Darcel). Tu peux me raconter cette époque ?

Je tiens à dire que tous ces noms ridicules qu’on avait à l’époque n’avaient pas d’importance. A ce moment-là, on répétait dans des caves, d’où le nom sans doute… On changeait de noms facilement, c’était souvent des idées potaches.

Le mouvement punk à Rennes au début était une affaire de branleurs. On aimait emmerder la bourgeoisie.

Il y avait un côté dadaïste également, nous étions assez délirants… A l’époque, il y avait peu d’étudiants en ville, à part rue de Saint Malo et la rue de la Soif où il n’y avait pas autant de bars que maintenant. Les étudiants restaient sur les campus où il y avait une vraie vie. Il y avait des concerts dans les amphis, et des boîtes de nuit à proximité de Villejean, le Chaperon Rouge et une autre sur le Chemin Eugène Bigot. On estimait que le centre-ville c’était trop cher pour nous et c’était tristouille. L’urbanisme actuel est moche mais à l’époque la ville était grise et pas du tout faite pour les étudiants. A un moment, on a eu envie de prendre un peu le centre ville avec quelques punks. On se retrouvait chez Disques 2000, un disquaire rue de Clisson. On se disait que les jeunes filles du centre étaient très jolies. On cherchait comment se faire accepter.

On n’était pas beaucoup de punks à l’époque mais je crois que ce mouvement a aidé le centre-ville à s’ouvrir, à se moderniser.

La jeunesse de l’époque était très politisée. Tout ce qui était dans l’axe rue de Saint Malo et rue Saint Michel était le quartier de la Ligue Communiste. Il y avait le Front de la Jeunesse aussi, à l’extrême droite, ils étaient relativement violents et étaient installés dans d’autres cafés. Nous, au milieu de tout ça, on était les anarchistes et personne ne nous aimait. Il a donc fallu qu’on prenne des endroits qui n’étaient pas marqués politiquement pour éviter les conflits violents. On avait choisi un bar rue Vasselot qui s’appelle le Saint Charles maintenant qui était l’Epée. On s’est installés là, c’était un bar populaire. Ils se sont habitués à voir des gens avec des coiffures bizarres. Rennes Musique a ouvert peu de temps après, juste à côté et ensuite le Drugstore qui venait aussi d’ouvrir rue Tronjolly (c’est un magasin de coiffure maintenant). Au drugstore, on pouvait manger jusqu’à 2 heures du matin, on pouvait acheter des disques. On a été les premiers à investir cet endroit, c’est devenu notre QG où personne ne venait nous emmerder.

Et les Marquis de Sade dans tout ça ?

A l’époque où j’étais encore étudiant et où je végétais sur le campus, je rencontre Christian par l’intermédiaire de copains qui font de la musique. On a eu envie de faire un groupe ! On trouve un batteur par petite annonce qui a un local rue de Chateaugiron. L’été 76, on répète, on reprend des morceaux du Velvet, des Stones. Christian va à Londres où c’est le début du mouvement punk, il commence à ramener des disques et des influences. On était un peu branché pub rock aussi, comme Dr. Feelgood. En Angleterre, le pub rock est le grand frère du punk. Beaucoup de groupes sont passés rapidement du 1er mouvement vers le punk. On trouve ensuite Pierre Thomas aussi par petite annonce. On se sépare donc du premier batteur. A l’époque, Pierre était logé dans un foyer de jeunes travailleurs et il nous a trouvé un local de répétition dans un autre FJT. C’’était aussi dur de trouver un local que maintenant…

C’est vraiment là que le groupe est né, à Villejean, dans les sous-sols d’un foyer de jeunes travailleurs.

On était juste Christian, Pierre et moi. Fin 76, début 77, on est passé au punk, on commence à laisser tomber les reprises, on garde quand même le Velvet. Christian découvre les Stranglers et trouve qu’un clavier serait mieux qu’une 2ème guitare. On trouve donc un clavier, Alain Pottier. On ne s’appelle pas encore Marquis de Sade. Eté 77, on a une formule à 4 : batterie, clavier, basse et guitare. C’est Christian qui trouve le nom, pour le côté libertaire-libertin. On répète tout l’été à la campagne chez mes parents en centre Bretagne. C’est à la fin de l’année 77 que j’ai l’impression qu’on joue vraiment enfinde la musique ensemble, qu’on est un groupe. On faisait encore peu de compos.

En octobre 77, les Damned jouent à Rennes, un groupe anglais emblématique du punk. On fait leur première partie et on se retrouve avec l’étiquette : « Marquis de Sade, groupe punk rennais », à partir de cette date.

Entre temps, Christian repère Philippe dans un festival au moment où il n’a plus envie de chanter dans le groupe. Il l’invite donc à venir nous voir à ce concert. Philippe ne trouve pas ça génial mais pense qu’on a du cran de monter sur scène avant les Damned avec aussi peu de bagage technique. Il nous rejoint 1 mois après et le projet devient plus sérieux, plus concret. Au printemps 78, on enregistre dans le cinéma de la paroisse Sainte-Thérèse, le bien nommé Studio, notre premier single produit par Hervé Bordier de l’association Terrapin (cofondateur des Trans Musicales). Quelques bonnes chroniques parisiennes nous motivent. Je pars ensuite pendant 3 mois à New-York où je traîne tous les soirs dans les 3 clubs punk principaux : le CBJB, le Max’s Kansas et le Hurrah qui était à côté de chez mon oncle. C’était très pratique d’avoir un oncle en Amérique ! J’en prenais plein la figure, beaucoup de nouvelles idées sont là, à portée de main et d’oreille, mais la technique est meilleure que la notre. Là je me suis dit que c’était vraiment ça que je voulais faire, mais qu’il fallait bosser pour y arriver. A mon retour, on investit un autre cinéma à Rennes, rue Papu. A l’époque ces cinémas de quartiers fermaient, ils étaient gérés par les paroisses et ils nous prêtaient les locaux. Au fond, les curés ont soutenu le mouvement punk ! Philippe est complètement dans le groupe et on décide de changer la section rythmique. On veut jouer comme les New-Yorkais…, on devient exigeants, on répète beaucoup. On se sépare de Pierre et Christian. On sait que si on ne travaille pas on ne trouvera pas notre son, on veut exister en tant que Marquis de Sade. On trouve donc un batteur à Saint Malo, Eric et plusieurs bassistes avant de trouver Thierry Alexandre juste avant l’album Dantzig Twist. La formation actuelle était réunie, elle a 37 ans…

La vie de Marquis de Sade a donc été marquée par plus de douze formations différentes ! Pourquoi autant de changements en si peu de temps ? J’imagine que chacun y a apporté sa touche ?

Certains ne sont pas restés longtemps mais on a essayé de garder l’apport de chacun, on les a vampirisés… En fait, nous étions éternellement insatisfait avant de trouver notre son, donc on changeait les musiciens qui semblaient ne pas coller…

Vous étiez influencés par l’Angleterre, mais pas que, l’Amérique, l’Allemagne aussi.
Television, Tom Verlaine, Richard Hell, les Feelies , Patti Smith. Qui et quels mouvements vous inspiraient à l’époque pour composer ?

On écoutait pas mal de trucs différents. Le mouvement punk a été important pour tout le monde pour le déclenchement et il vient clairement de Londres. On avait juste à prendre le bateau à Saint Malo pour s’y rendre. J’ai commencé à y aller pour acheter une guitare en 76, mais avec deux copines on n’a pas traîné dans les bons clubs. Christian, par contre, connaissait les lieux et a vécu l’été de la Haine (76) dans les bons spots. On écoutait aussi du krautrock allemand avec des groupes comme Neu!, Kraftwerk. Ce que proposait Paris à cette époque était assez terne. La réécriture des Stones par Téléphone, le punk à la Starshooter… On s’intéressait également au cinéma de Wenders, au cinéma italien, on avait cet appétit d’Europe !

Le style de Marquis de Sade était celui d’un rock sombre et dépressif. Les paroles des chansons étaient en français ou en anglais avec quelques traits d’allemand. Vous parliez de drogue, de maladie, de violence. Vous aviez envie de vous servir de la musique pour délivrer un message ou vous écriviez juste ce qui vous passait par la tête ? Vous faisiez votre truc sans vous occuper de concepts politiques ?

On n’était pas politiques dans le sens classique du terme. On était révoltés, pas au sens marxiste du terme, mais plutôt tel l’homme révolté de Camus. Révoltés contre notre pauvre condition humaine. On lisait pas mal de trucs, on improvisait, on manquait cependant de culture philosophique, alors parfois on maniait des concepts un peu de travers…

Cependant, on se passionnait pour tous les mouvements nouveaux qui étaient nés dans la première moitié du 20ème siècle parce qu’on avait l’impression que beaucoup de choses s’étaient jouées à cette époque. Que tout avait été tenté et expérimenté en cinéma, en peinture, en architecture.

On trouvait dans les années 60 et 70 que tout s’était ramolli et que la création avait du mal à se trouver un second souffle. Politiquement, l’homme avait déjà tenté le communisme et le fascisme dans cette première moitié de vingtième siècle, pour des résultats absolument catastrophiques. Qu’est qui restait à expérimenter à la fin des années 70 ? La sociale démocratie, ce n’était pas trop le truc des punks, l’anarchie, le nihilisme semblaient une aventure excitante. En 78, la Guerre Froide et le mur de Berlin étaient toujours là. L’horizon semblait bouché. A l’ouest, le punk a réveillé la créativité, a fédéré des gens qui voulaient inventer un autre monde.

Vous étiez d’abord un groupe de scène. La scène c’était votre raison d’être ?

A l’époque oui ! On montait sur scène comme si chaque concert était le dernier. C’était important pour nous. Notre façon de nous habiller, nos suites d’accords dissonants agressaient les gens. On avait parfois une réponse violente mais cela faisait partie des concerts de l’époque. On savait qu’en montant sur scène on allait recevoir des canettes et autres objets. Tout ça forgeait une identité au groupe, ça provoquait une solidarité qui était assez intéressante…

A l’époque, l’intermittence n’existait pas donc à partir du moment où tu arrêtais ton boulot ou tes études pour te consacrer à la musique, tu n’avais plus rien, aucun filet de sécurité.

L’insécurité amène un surplus de créativité, de la niaque sur scène. A cette époque, pour un punk, l’idée de remplir sa fiche à la fin d’un concert est une idée totalement incongrue. On n’imagine pas Joe Strummer intermittent du spectacle au moment de fonder les Clash. A l’époque il fallait tout donner si on voulait prétendre durer et révolutionner les choses !

Tu peux me parler de votre famille de l’époque comme Pierre Fablet, Richard Dumas ? Qui vous entourait ?

Hervé Bordier était notre manager pendant un moment. Jean-Louis Brossard faisait partie de la famille. Toute l’équipe de base des Trans Musicales était présente. Richard Dumas était un ami, il n’était pas encore photographe à l’époque. Il y avait aussi Etienne Daho qui n’avait pas encore commencé à chanter, il traînait beaucoup avec nous. Il a organisé un concert de Marquis de Sade à la Cité. Pierre Fablet était notre graphiste, il avait des tas d’idées intéressantes. On avait pas mal de problème de violence pendant nos concerts, des problèmes avec l’extrême droite qui venait parfois à ces concerts. Ca la foutait assez mal. Un jour, ils ont cassé la gueule à notre clavier. On a commencé à faire venir des gens de Paimpol pour nous entourer, pour avoir un peu plus de puissance physique autour de nous. On avait notre propre service d’ordres. On ne voulait plus se faire emmerder, ni par les fafs, ni par personne…

A l’époque il fallait être dans une bande. Chacun avait son lieu, son bar, son club, sa façon de s’habiller. Nous on était au milieu de tout ça, la situation n’était pas toujours facile.


L’époque punk ou post punk donnait un contexte spécial aux concerts, comme des canettes de bières remplies de boulons à la Cité.
Vous dîtes que vous n’étiez pas spécialement aimés à Rennes à l’époque! Pourquoi ?

On était une bonne petite communauté punk. En dehors de ça, le fait d’être le premier groupe rennais célèbre de cette mouvance musicale a peut-être crée des tensions.

Beaucoup disaient que ce qu’on faisait n’était pas de la musique. Effectivement, on n’était pas démonstratifs techniquement sur scène, mais on sonnait compact…

A l’époque, la réputation du public rennais était très froide, absolument pas chaleureuse. Venir jouer à Rennes n’était pas hyper excitant, le public avait une réputation difficile… Plein de spectacles ne passaient pas à Rennes, c’était une ville où le public avait des goûts exigeants, un public de connaisseurs. L’Espace a commencé à faire venir des groupes étrangers et avait une programmation assez pointue.

En septembre 1979, vous vous retrouvez dans l’émission Chorus avec les Cure qui étaient moins connus que vous à l’époque.

Ils ouvraient pour nous parce qu’on était plus connus qu’eux à l’époque et en même temps c’est cette émission qui nous a fait connaître encore plus, qui nous a propulsé. On avait bien bossé notre live, le concert était bon. Les Parisiens nous aimaient bien parce qu’on était exotiques pour eux.

« C’est quoi ces mecs qui s’habillent avec les costumes de leurs parents ».

On a rencontré pas mal de monde sur nos dates, des américains, des anglais. D’ailleurs, le courant est toujours mieux passé avec les américains. Les anglais se demandaient pourquoi les français faisaient du rock et pas de l’accordéon. Pour eux, on ne savait pas faire.

Vous vous retrouvez programmés aux premières Rencontres Trans Musicales le 4 juin 1979 à la salle de la Cité ! Comment c’était faite cette soirée à l’époque ?

Il y avait une scène ouverte tous les ans. On avait joué l’année d’avant. En 79, on a joué à nouveau, c’était un concert de soutien à l’association Terrapin qui avait un problème de trésorerie, c’est ça les premières Trans Musicales. Sur cette première affiche nous étions les seuls à être un peu connus. C’était la première fois que des journalistes de Paris venaient à Rennes pour un concert de rock.

Les Trans Musicales et Marquis de Sade, ce sont des liens très anciens… On n’aurait d’ailleurs jamais refait un concert 35 ans plus tard avec quelqu’un d’autre que l’ATM, cela n’aurait pas eu de sens.

Marquis de Sade s’est arrêté en plein vol, prématurément. Finalement, qu’est-ce qui aura manqué pour que le groupe prenne encore plus d’ampleur ? Des dates en Europe ? Un producteur moins directif ?

Il y a plusieurs raisons. J’allais beaucoup en boîte de nuit et j’étais sensible aux morceaux qui remplissaient les pistes et repérais ceux qui les vidaient. J’avais donc envie d’aller vers quelque chose qui soit partageable sur un dancefloor. Ce concept n’intéressait pas Philippe. Dans le 2ème album, on commençait à mettre des rythmes un peu plus soul qui ne lui plaisaient pas spécialement. Et puis, il y a le fameux camion des tournées. C’est un lieu où les tensions peuvent monter, c’est comme dans la vie de tous les groupes. On aurait peut-être pris les choses différemment si on nous avait annoncé des tournées européennes, autre chose que de repartir sur les routes de France qu’on avait déjà faites plusieurs fois. Le label n’a pas assuré. En plus, on ne nous avait pas prévenus qu’on avait des pressages dans d’autres pays européens.

J’ai découvert des pressages au Portugal 15 ans après. On aurait pu y jouer !

De la nostalgie ? Des regrets ? Un 3ème album aurait été de trop à l’époque ?

Le regret de ne pas avoir joué en Europe et à New-York. J’avais laissé des disques là-bas, c’était jouable, on aurait pu jouer dans des petits clubs. On avait vocation à jouer ailleurs. Avec une tournée européenne, on aurait pu faire un 3ème album mais on n’aurait pas duré plus je pense. Notre nihilisme nous intimait de ne pas durer trop longtemps… (rires)

Avec du recul, Marquis de Sade apparaît comme un groupe culte qui a laissé une influence profonde dans le rock français des années 1980 et au-delà. Tu es d’accord avec ça ?

Le mot me dérange un peu. Pour moi il y a des choses cultes et je ne mettrais pas Marquis de Sade à la même hauteur.

Mais il y a un côté irrationnel dans ce qui vient de se passer au Liberté samedi 16, comme si nous étions un peu plus qu’un groupe. Une sorte de Madeleine de Proust qui a ramené tout le monde à la rencontre d’une époque glorieuse, sans nostalgie pourtant. Et c’est un peu aussi comme si on faisait partie du patrimoine de la ville… C’est gratifiant et curieux à la fois…

Tu gardes quel souvenir de la culture rennaise de cette époque ?

Il y avait une page blanche, tout était à faire mais je ne trouve pas que les bonnes occasions aient été saisies. Cela reste certainement une ville sympa pour les étudiants, mais il y a eu beaucoup d’erreurs de faites. Nous ne sommes pas à la hauteur de la plupart des capitales régionales européennes en termes de structures dans beaucoup de domaines. Nous restons une ville de province parmi d’autres, et c’est vraiment dommage. Il y avait certainement mieux à faire. Il y a eu trop d’erreurs. Tous les bars concentrés dans la rue Saint Michel par exemple, telle une espèce de planification soviétique… Il n’y avait plus de bars de quartiers. C’est mauvais sociologiquement. Par ailleurs, quand on voit la pauvreté des équipements pour la musique, on se dit que nos édiles depuis quarante n’ont pas compris que les musiques actuelles pouvaient apporter encore plus à la ville. Ils n’ont jamais compris que le Rock c’était de la culture. Pour eux c’était « jeunesse va se passer », donnons leur quelques os à ronger, et ils finiront bien par aller au théâtre…

Aujourd’hui, quand on voit l’état de la salle de la Cité au milieu d’un champ de patates, c’est lamentable.

Et Rennes aujourd’hui, tu en penses quoi ? Le No Future c’est plutôt maintenant non ?

C’est sûr ! A l’époque, il y avait les premiers chocs pétroliers mais il y avait encore du boulot. Quand on finissait nos études, on avait un job au bout. J’ai pas mal vécu ailleurs. Je connais bien Lisbonne, Bruxelles. Ce sont des villes où il y a des lieux qui respirent une certaine modernité. Ici, on a des concerts dans des bars avec des vieilles poutres (mais c’est déjà ça), on a retapé une salle de sport trois fois pour arriver enfin à une acoustique digne de ce nom, on a laissé pourrir la salle de la Cité, on a construit le Jardin Moderne, loin de tout. Tout cela est bien insuffisant…

Le Jardin Moderne, les Ateliers du Vent, ce sont des lieux géniaux mais avec tous les étudiants qu’il y a à Rennes ça n’est absolument pas suffisant.

Tu en penses quoi d’ailleurs de la scène rennaise aujourd’hui ?

J’aime beaucoup la démarche des Juveniles et de Her. Les mecs sont doués, c’est agréable à écouter. C’est très triste la disparition de Simon. J’espère que Victor va continuer. Pour le coup, ce sont 2 groupes absolument pas influencés par Marquis de Sade. Finalement, on a influencé très peu de gens sur Rennes…

Merci Frank.

Les deux albums de Marquis de Sade, Dantzig Twist (1979) et Rue de Siam (1981) seront réédités le 19 mai par Universal.

Propos recueillis par Cath
Crédit photos : Richard Dumas

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