Où est passé le nous avec Michel Cloup Duo ?

CLOUP michel Duo, Rennes, 2016

Le troisième album de Michel Cloup “Ici et là-bas” est sorti le 1er avril. Un album sur les origines, l’identité, l’étranger. Un album toujours aussi intime et personnel comme sait si bien le faire l’artiste toulousain.

Rencontre avec Michel Cloup.

Tu continues de te livrer. Après « Notre silence » en 2011 et « Minuit dans tes bras » en 2013. Le premier parlait de la perte d’un proche, le second du couple. Celui-ci parle d’identité, d’origines. Qu’est-ce qui t’as inspiré ce sujet ? Tes origines italiennes ? Ton propre vécu ?
C’est mon vécu personnel qui, à un moment donné, m’a titillé. J’ai donc eu envie d’écrire là-dessus mais pas que. Je voulais aussi avoir un regard parallèle sur l’époque, sur le moment présent. C’est un sujet très actuel. Les origines, l’identité, en France en tout cas.

Je trouvais cela intéressant de donner mon histoire et de mettre cela en rapport avec l’histoire contemporaine de ce pays qui est un peu paumé.

Tu l’as écrit en combien de temps ? En 6 mois c’est ça ?
Oui on l’a fait en 6 mois. Il y avait beaucoup de choses qui étaient dans ma tête depuis longtemps qui sont sorties au moment où on a travaillé dessus. A peu près 6 mois d’écriture, un peu plus, allez peut-être 8 mois.

Qu’est-ce qui a changé avec l’arrivée du batteur Julien Rufié ? Vous avez travaillé comment tous les deux ?
On a un peu débroussaillé, essayé de jouer comme on pouvait sur des anciennes chansons. On s’est vite rendus compte qu’en fait cela n’était pas très intéressant. On s’est plutôt projetés sur ce qu’on allait éventuellement faire puisque au départ c’était juste un essai. Assez rapidement on a essayé de mettre en place des chansons qui étaient en gestation. Globalement, j’essayais d’arriver en répétition avec des chansons pas encore arrangées mais sur lesquelles il y avait déjà des riffs de guitares, des trames mélodiques, un texte. On passait ensuite tout cela dans la moulinette du travail à deux pour remettre en forme le bordel. Il y a eu quelques morceaux avec un peu d’improvisation mais globalement quand même c’était un peu comme à l’époque de « Notre silence », le premier disque, je n’arrivais pas les mains vides. Cela a permis de gagner du temps. Comme on n’avait jamais joué ensemble, cela nous a permis d’aller plus vite. Le prochain disque sera peut-être plus construit ensemble pour la partie musicale. Là c’était un peu nécessaire de travailler comme cela.

« Ici et là-bas » est plus mélodique. Tu chantes plus sur ce disque. Pourquoi ? Tu en avais juste envie ?
Le retour au chant a été un peu le début du projet en duo. Au fur et à mesure des disques, j’ai eu envie de revenir à quelque chose d’un peu plus chanté. Aussi pour le plaisir vocal, personnel et pour essayer de varier le terrain de jeux. Avoir d’un côté des textes plus déclamés et de l’autre des choses plus chantées. Je voulais élargir la palette au maximum, ne pas rester uniquement dans le « parlé-chanté ». J’avais envie de pousser certains choix et certaines formes, d’aller un peu plus loin dans le mélodique et l’expérimental.

Depuis 3 albums, tu as changé ta façon d’écrire. C’est ta vie personnelle qui évolue et fait évoluer ta musique ou c’est tout simplement pour échapper à la routine et garder un certain plaisir ?
Je n’ai pas l’impression d’avoir beaucoup changé sur ces 3 disques, surtout au niveau des textes. J’ai l’impression que cela creuse plus un sillon. Dès le premier disque, il y a un parti pris, j’ai voulu creuser là-dedans. Les deux premiers disques étaient à la première personne. Sur ce troisième, il y a un mélange entre la première personne, la deuxième et la troisième. Il y a une ouverture sur ce nouveau discours.

C’est un album plus politique mais pas engagé. Tu peux m’expliquer ?
Engagé au sens revendications, le cliché du rock engagé tel qu’on a pu le subir en France pendant des décennies. C’est plus un état des lieux politique à hauteur d’homme, à une échelle humaine. C’est plus un constat, je n’apporte pas de solutions. J’essaie de ne pas avoir un discours naïf comme on peut souvent entendre. C’est souvent les gentils et les méchants, nous on est les gentils, vous, vous êtes les méchants. Je pense qu’aujourd’hui c’est bien plus compliqué que cela. Parmi les gentils il y a des méchants et inversement. On est dans une situation très complexe. On ne peut pas résumer cela juste à « blanc » ou « noir », cela n’est pas intéressant. Ce qui m’intéresse c’est de montrer toutes les contradictions que l’on peut avoir dans nos vies. Et puis, dénoncer, cela veut dire que l’on s’exclut du truc que l’on dénonce alors que je fais aussi partie de ces gens qui essaie de faire et de voir autrement mais qui sont aussi pris dans leurs contradictions. Cela serait d’ailleurs bien plus constructif si tout le monde voyait toutes ces contradictions, plutôt que d’arriver avec des certitudes que l’on ne peut pas vraiment tenir. Si on est vraiment honnête deux minutes… Le seul moyen peut-être aujourd’hui de faire un petit pas en avant c’est une auto-analyse sans s’épargner.

C’est important d’entendre tous les « je » pour essayer de faire un « nous ».

C’est un album malheureusement d’actualité quand tu parles de l’étranger qui n’a sa place nulle part. Qu’est-ce que cela t’inspire l’actualité « migratoire » actuelle ?
C’est quelque chose à laquelle je me suis retrouvé confronté mais de manière complètement soft. Ce retour en Italie, ce retour à des racines et en même temps ce fantasme de retourner d’où l’on vient. Se rendre compte que c’est une partie de mes origines et que, en même temps, je suis quand même étranger. Je ne me comparerai jamais aux personnes qui quittent leurs pays aujourd’hui. Mais en parlant avec ma famille, de l’expérience de l’arrivée en France, certaines choses ont résonné.

Tu en penses quoi de la politique actuelle ? Tu as une vision pessimiste et désespérante ou tu penses que l’on peut encore changer les choses ? Tu dis quand même : « la faillite n’est pas économique, elle est humaine ». C’est très fort comme phrase.
La vision peut-être interprétée comme pessimiste mais moi je la vois surtout comme quelque chose d’assez réaliste, en tout cas à travers mon regard. C’est dire quelque chose pour essayer de penser autrement. Aujourd’hui il y a des gens qui essaient de vivre autrement, qui essaient de travailler autrement. L’entreprise, le travail, ce sont des choses que l’on peut changer. On n’est pas obligés de travailler et de faire comme tout le monde. On peut s’inventer d’autres règles sur des circuits courts, on peut travailler autrement. Par exemple, si j’ai fait de la musique c’était pour échapper à ce monde du travail que j’ai fréquenté jeune et qui m’a fait grandement horreur parce que c’était déjà comme cela à l’époque. L’idée c’est d’inventer de nouvelles règles, dans les rapports, dans la manière de faire. Moi, en étant musicien, je travaille. Tout cela est un tout petit point, mais si tout le monde essaie de penser comme cela, on ira sans doute plus loin qu’en attendant des réformes.

Inventons nos propres règles même si nous sommes souvent rattrapés par le monde dans lequel nous vivons. Sentons-nous moins prisonniers !


C’est le travail qui t’a amené à la musique alors ?

J’avais déjà la musique dans la tête. L’expérience du monde du travail quand j’avais quinze ans m’a complètement motivé pour foncer dans la musique et essayer de faire mon truc, d’en vivre et surtout de continuer à en vivre. Commencer la musique, cela n’est pas difficile. Le plus difficile c’est de continuer, de durer.

Tu dis que cet album se lit comme un bouquin. D’ailleurs, je suis très surprise que tu n’aies jamais eu envie d’écrire des livres. C’est quoi l’histoire et les chapitres de cet album ? Il se finit comment ?
Je ne veux pas enlever toute la magie ! Ce sont des chansons à tiroirs, qui laissent une porte ouverte à l’interprétation. Si j’explique, cela va forcément tout mettre à plat. L’idée, c’est juste que au final, cela fait un tout. Quand tu finis d’écouter le disque, il y a quelque chose, un tout, qui se crée. Je n’en dirai pas plus. Ce qui m’intéresse, c’est que chacun donne sa propre explication de ce disque. Cela peut se lire dans tous les sens, il faut se l’approprier, le faire résonner. Selon la personne qui reçoit le truc, il y a des choses qui vont être interprétées différemment. Chacun doit piocher ce qu’il a envie dans ce disque.

Actuellement, il n’y a plus beaucoup de chanteurs qui racontent des histoires, qui te donne encore de l’espoir et du plaisir dans la chanson. Tu n’as pas eu de coup de cœur depuis longtemps ?

Aujourd’hui, la musique est devenue un divertissement. Elle est liée à une marque de fringues ou autres.

Moi j’ai envie d’entendre des histoires. Il y a plein de gens qui ont des choses à raconter. Personnellement je n’ai pas envie d’entendre des chansons d’amour simplistes. La musique n’est pas juste un décor. Malheureusement aujourd’hui, la musique a beaucoup été récupérée par la publicité, la mode. C’est un truc accessoire et je ne vis pas la musique comme cela. Pour moi la musique est quelque chose d’important, il faut du fond sans forcément être compliqué ou dure à comprendre. Je n’ai pas trop de coup de cœur. Cette année est un peu difficile, je n’entends pas grand chose qui me plaît. Je rentre peut-être dans un syndrome « vieux con ». Il y a plein de jeunes groupes aujourd’hui que je trouve pas mal mais que j’ai déjà l’impression d’avoir entendu. Il y a des choses intéressantes mais je n’ai pas grimpé aux rideaux depuis longtemps. Il y a aussi le fait d’entendre la même musique partout, le fait qu’il y ait beaucoup de musiques. Je pense que je passe à côté de plein de choses. Plus il y a de musiques et moins on entend les gens qui ont leur truc à eux.

Peux-tu me parler du label Ici d’Ailleurs ? Le nom colle tout à fait au titre de ton album.

C’est un label qui a commencé dans les années 90. C’est un vrai label indépendant français qui a une palette musicale très ouverte avec du rock, de la chanson, de la musique électronique, dans plein de registres différents, en français, en anglais. C’est un label qui a une ouverture d’esprit que j’aime bien. Je travaille avec eux depuis le deuxième album.

Est-ce que tu suis la scène rennaise ? Il y a des groupes, des chanteurs, des musiciens rennais que tu aimes particulièrement ?
Il y en a forcément ! Il y a toujours eu une scène rennaise dynamique. Dans les années 90, j’étais plus souvent à Rennes ou Nantes, qu’à Toulouse. Il y avait déjà une grosse culture pour la musique indépendante sur Rennes. Je jouais souvent ici. Je travaillais avec Dominique A. Olivier Mellano est un ami, on a joué plein de fois sur des scènes ensemble, on a le même âge et le même parcours.

Merci Michel.

Propos recueillis par Cath
Crédit photo : Richard Dumas

Cette soirée était organisée par La Station Service (création et diffusion musicale)
www.lastationservice.org

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