Rodolphe Burger : « Good car c’est le sentiment que j’ai eu à la fin de cet album ».

Rodolphe Burger

L’ancien leader de Kat Onoma a récemment sorti « Good », un nouvel album solo. Il avait choisi de partager la scène à Mythos avec Eric Truffaz, Bertrand Belin et Oliver Mellano. Nous avons pu échanger sur son album et ses collaborations par téléphone quelques semaines après le festival.

Rencontre avec Rodolphe Burger.

Tu as commencé la guitare à 9 ans. D’où t’est venue l’envie de cet instrument ? Le son de la guitare de Jimi Hendrix ? Les radios des bases américaines d’Allemagne que tu captais en Alsace ?
Les deux ! Hendrix à l’époque il passait sur RTL. C’était bien cette radio avant, on y écoutait des trucs étonnants. C’est une autre époque… Il y a eu le premier phénomène de la mondialisation presque, à une échelle assez fulgurante. La planète entière a été rapidement électrisée par le son. C’est impressionnant dans les années 67/68, le nombre d’albums géniaux qui ont été faits en un temps record et qui ont été diffusés de manière massive. C’était pas du tout une musique formatée, commerciale.

C’était une époque où on faisait ce qu’on avait envie de faire, où on voulait changer la vie, suivre nos désirs. Moi j’obéissais à ce mot d’ordre !

Tu peux me raconter brièvement l’histoire de Kat Onoma et pourquoi cette aventure a pris fin ? A l’époque vous ne rentriez dans aucune case, c’est ce qui vous a bloqué ?
Kat Onoma a été une très longue histoire, 20 ans. Pour comparer, les Beatles, c’est juste 4 ans. On a commencé au début des années 80 et on a arrêté en 2003. Je ne pensais pas qu’on aurait eu une histoire aussi longue.

C’est pas : « pourquoi un groupe s’arrête ? », c’est plutôt : « pourquoi il continue ? ». A chaque album on se demandait si on avait encore quelque chose à dire ou si on avait fait le tour.

On a même fait une interruption de 5 ans avant le dernier album. Dernier album qui a été pour nous une belle réussite et suivi d’une très belle tournée, sans doute la plus belle tournée du groupe. On a finit en beauté. Mais c’est vrai que l’histoire de Kat Onoma en France n’était pas simple, on ne rentrait dans aucune case comme vous dîtes, ni les formats mainstream, ni les formats alternatifs, ni dans le rock, la variété, la pop, rien de tout cela. C’était en quelque sorte une croisade, une croisade passionnante de part le soutien de notre public qui est arrivé très vite. Je n’ai aucun regret mais cela a été difficile, en particulier avec les médias français, ils ne nous soutenaient pas. Mon seul regret sera de ne pas avoir plus existé avec le groupe. Ce groupe avait vocation à sortir de l’hexagone. Si on avait été suisses ou belges, cela aurait été plus facile pour nous. C’était plus facile pour Young God ou Deus.

Parlons de ton nouvel album Good.

Cet album est en 3 langues : français, anglais et allemand. A chaque langue, je trouve que ton intonation et la sensation sont différentes. L’allemand est étrangement plus doux, le français quasiment parlé. Tu utilises régulièrement plusieurs langues dans tes albums.
Oui, il y a toujours eu plusieurs langues dans mes albums. Dans « Cheval-mouvement »,  mon premier album solo, je commençais à chercher quelque chose entre l’anglais et le français, ou les deux mélangés, il y avait même une chanson en chinois, une autre avec de l’espagnol, des langues que je ne connais pas du tout. J’adore les langues étrangères, même celles que je ne connais pas. On a fait tout un disque avec mon ami Olivier Cadiot sur les welches qui parlent une langue minoritaire incroyable dans les Vosges. On a aussi fait un album en Allemagne tous les deux avant que je ne sorte Good. Pourtant je rejetais l’allemand quand j’étais gamin, j’avais choisi l’anglais. Je trouvais ça horrible, dur alors que maintenant je pense l’inverse.

Pour moi aujourd’hui, la langue allemande est une des langues les plus puissantes, c’est la langue de la philosophie. Et musicalement, c’est la douceur absolue.

Dans les années 80, Stéphan Eicher a commencé en mélangeant les langues, c’est le premier à avoir fait cela, à avoir été un artiste européen. C’est génial toutes ces différences culturelles et c’est vrai que les langues aspirent d’autres tons. Je ne peux pas chanter pareil selon les langues !

C’est vrai que tu as fait les parties de guitare de cet album au hasard avec des guitares choisies chez un collectionneur ?
Oui c’est tout à fait vrai ! Quand j’enregistrais en Suisse, pour les moments de guitare, j’ai pensé à un ami de Christophe Calpini, avec qui j’ai fait cet album. Cet ami est un collectionneur et un vendeur de guitares, il a du mal à les vendre tellement il est attaché à ses guitares. Christophe me l’avait présenté, on avait visité son hangar, on voyait bien qu’il connaissait vraiment bien son matos. J’avais donc envie d’enregistrer chez lui les morceaux de guitares. A l’époque de Kat Onoma, on se prenait la tête sur le son, « trouver notre son ». A l’époque, on était très en retard sur les anglais et les américains. Ce qui n’est plus le cas aujourd’hui. De ce côté là, j’ai beaucoup changé, je suis beaucoup plus ouvert.

De toute façon, quelque soit la guitare c’est le geste qui compte.

Justement, il y a de moins en moins de guitare dans tes albums. C’est pour intensifier les moments où elle apparaît, la mettre en valeur ?
C’est surtout pour faire de la place, plus d’espace, plus d’air. La guitare y est plus libre de se poser ou pas. On est plus dans l’esquisse, le sous-entendu. Et en live, j’ai plus d’espace pour la faire revenir. J’aime jouer avec ça.

Je trouve que la pochette de l’album annonce une fin de la présence de l’homme, quelque chose de sombre, de triste avec cette couronne des rois écrasées dans la forêt. A contrario le titre de l’album est plutôt optimiste. Tu peux m’en dire plus sur le message de cet album ? Ce qu’il raconte, ce que tu voulais transmettre.
Je ne fais pas de la chanson à message, je suis plus dans l’ambiguïté, le côté poétique. La photo, elle est triste et pas triste à la fois. Pour moi, je vois la couronne des rois, quelque chose de l’enfance et pas quelque chose de flippant, d’apocalyptique. C’est vrai qu’elle dit quelque chose « d’après » mais elle n’est pas triste. Moi ce que je recherche c’est que quelque chose se passe d’un coup, comme dans le blues, le mec il est down, au plus profond mais il finit par se passer un truc.

C’est pour cela que l’album s’appelle Good, c’est le sentiment que j’ai eu quand j’ai fini ce disque.


Tu as travaillé avec Christophe Calpini pour cet album. Tu peux me parler de votre collaboration ? Vous vous êtes rencontrés avec Bashung.

On a travaillé l’un et l’autre avec Bashung mais à des moments différents. Alain m’avait fait écouter le groupe de Calpini qui s’appelait Mobile In Motion, un duo électro. Il avait été touché par la délicatesse de sa musique. J’avais aussi entendu parler de Calpini par Eric Truffaz mais aussi mon batteur Alberto Malo dont il est le meilleur ami. J’en entendais donc beaucoup parler et je savais qu’on avait un truc à faire ensemble. Le soucis avec lui c’est qu’il ne se déplace pas du tout, il a fallu que j’aille à Lausanne.

J’ai quasiment provoqué une résidence au théâtre de Vidy à Lausanne pour pouvoir rencontrer Christophe Calpini.

J’ai voulu travailler mon nouvel album là-bas pour provoquer la rencontre. On a donc commencé à bosser tous les deux sans savoir vers quoi cela nous mènerait et si cela marcherait. C’est le genre de rencontre fantastique, on se comprend sans se parler. C’est donc aller beaucoup plus loin qu’on imaginait l’un et l’autre puisqu’on a fait le disque et il me suit en tournée.

Justement parlons de tes nombreuses collaborations.

En 30 ans de carrière, tu as enregistré seulement 4 albums solo. Pourquoi si peu ? Est-ce toutes tes collaborations qui prennent le pas sur ta carrière solo ? Tu préfères créer avec d’autres plutôt que seul ?
Pour moi, c’est un seul travail qui se produit comme ça ! Je me sentais à l’étroit dans le fonctionnement habituel des maisons de disques. Un album tous les 2 ans et une tournée derrière, c’est leur concept. Si on ne fait pas ça, on est mort. Moi je prenais ça comme une aventure quand je faisais autre chose, comme quand on a décidé de faire l’album sur les Welches avec Olivier mais il a fallu que je demande une dérogation pour faire cet album… Pour moi, il n’y a pas de hiérarchie dans tout ce que je fais, tout est important, et puis, c’est l’ensemble qui m’apporte. Il se trouve que les albums solos sont beaucoup plus médiatisés et que certains médias en arrive à me demander si je n’ai rien fait pendant 10 ans. Pendant ces 10 ans, j’ai du faire 7 ou 8 albums mais ils ne le savent pas alors que pour moi ils ne sont absolument pas secondaires.

Après je fais peu d’albums solos aussi parce que chaque album ouvre une nouvelle période, je cherche un son nouveau à chaque fois, j’ai besoin de découvrir quelque chose et pour ça, j’ai besoin d’un partenaire au niveau du son, quelqu’un qui m’apporte du neuf, qui m’apporte du son que je ne sais pas faire.

C’est Françoise Hardy, la première personne a t’avoir proposé une collaboration ?
Oui absolument, elle était fan de Kat Onoma. C’était extrêmement précis ce qu’elle aimait donc cela m’a bien aidé. La première collaboration n’est pas facile, c’est stressant, on se demande comment on va faire.

Tu as été le plus marqué, touché par quelle collaboration ?
Toutes mes collaborations m’ont apportées quelque chose. Je n’ai pas souvenir d’une rencontre pas importante. Pour moi la rencontre la plus émouvante, la plus inespérée, c’était James Blood Ulmer, je me pinçais, je n’y croyais pas. C’est quelqu’un que j’ai beaucoup aimé en tant qu’auditeur, j’étais fan. C’est un des rares mec dont je ne ratais pas le concert à 500 kilomètres à la ronde. Même si je n’étais pas toujours fan de ses productions, à la guitare, il est énorme. J’aime beaucoup de guitaristes mais il dépasse tout le monde. Je n’en revenais pas que ce new-yorkais puisse envisager de travailler avec moi. En plus, il a écouté mon disque « Meteor show »  qui n’est pas du tout guitaristique. Le festival Sons d’hiver avait organisé notre rencontre. Quand je l’ai eu au téléphone, c’était dingue.

Quand James Blood Ulmer est arrivé sur Paris et qu’il a joué sur mes morceaux, vous ne pouvez pas imaginer le truc que ça m’a fait…

J’ai eu un autre grand moment récemment qui n’a rien à voir, en novembre dernier. J’ai pu jouer de la guitare seul dans la cathédrale de Strasbourg. C’était une expérience psychédélique de dingue !

Tu peux me parler d’Alain Bashung ? Quels souvenirs gardes-tu de lui ?
J’en ai plein avec Alain… C’est marrant, notre première rencontre, Alain ne s’en souvenait pas, ou du moins il n’était pas en état de s’en souvenir. Je jouais en 83 avec un autre groupe (le futur groupe de Kat Onoma qui n’existait pas encore) au festival du film fantastique d’Avoriaz. Alain était invité. On jouait dans un hôtel et un petit gars en salopette est venu vers moi pour m’embrasser. C’était Alain Bashung… C’était pourtant un grand timide. Il était un peu alcoolisé. Je lui passe ma guitare et lui propose de prendre ma place. Ma guitare était en open tuning, c’est-à-dire avec un accord étrange. Il ne s’en est pas vraiment rendu compte. Pour moi c’était fantastique d’entendre mon groupe accompagner Alain Bashung. Il ne se souvenait absolument pas de ce moment. On s’est croisés à nouveau des années plus tard avec Kat Onoma à une émission de télévision. On était très fiers d’apprendre que notre groupe faisait parti de ses disques de chevet. Il ne pensait pas qu’on était français d’ailleurs. On s’est ensuite souvent croisés en studio. Notamment quand j’enregistrais avec Françoise Hardy, il était là. On a donc dîné ensemble plusieurs fois et fait connaissance. Il me disait qu’il avait souvent pensé à moi pour collaborer sur un disque mais il ne voulait pas me voler mon son, il voulait donc que l’on fasse quelque chose ensemble, mais quelque chose de différent.

Dans mes plus grands moments avec Alain, c’est en Angleterre pour l’enregistrement de « Fantaisie militaire ». On a passé 2 jours et 2 nuits sans dormir, on était comme des frères.

Et Higelin, c’est au moment où il avait perdu confiance en lui que vous avez travaillé ensemble ?
Il est venu me trouver en me demandant de travailler avec lui, j’étais très surpris. Il était perdu, il ne savait plus quoi faire, il avait l’impression de ne plus savoir faire de musique, il était fâché avec tout le monde, il n’était pas content de ses disques.

Jacques Higelin est allé jusqu’à me dire : « celui-là si je n’y arrive pas, j’arrête tout ».

Jacques a une masse incroyable de trucs enregistrés, de maquettes. Il avait besoin d’un partenaire, de quelqu’un qui l’aide à accoucher de son propre disque. La demande était différente de mes autres collaborations. C’est une position de réalisateur et c’est une sacré responsabilité. J’ai beaucoup hésité par peur. Et finalement, on y est allés petit à petit, en studio en Alsace. Je jouais de mon côté, il s’est mis au piano et tout de suite, il s’est senti bien. J’ai passé 6 mois sur ce disque, je suis sorti laminé mais très content de cette rencontre.

A Mythos, tu partageais la scène avec Eric Truffaz, Bertrand Belin et Oliver Mellano. Encore une très belle collaboration et un concert d’une grande classe. Pourquoi ce choix ?
Pour moi, ce choix s’imposait, je n’ai pas eu à réfléchir longtemps. On a beaucoup joué avec Truffaz, je l’ai invité très souvent sur mes concerts, sur une tournée en Amérique centrale. C’est quelqu’un qui entre très facilement dans mon histoire et dans ma musique. On s’est rencontrés via le directeur du Bikini à Toulouse qui est un gros fan de Kat Onoma et d’Eric Truffaz. Il voulait donc qu’on se rencontre et ça l’a fait tout de suite. On a joué tous les 2 très facilement sans répétition. Pour Olivier Mellano, on a peu joué ensemble mais on se connait bien. Il m’avait invité à partager sa scène à l’Ubu il y a quelques années. C’est quelqu’un que j’aime beaucoup et que j’ai invité à mon festival à plusieurs reprises. Pour Bertrand, je le connais aussi depuis longtemps mais on fait de la musique ensemble depuis peu. J’espère bien qu’on en fera plus souvent. Le parcours de Bertrand, son évolution est remarquable. C’est devenu un show man, un grand artiste alors qu’il était très timide.

Merci Rodolphe.

Propos recueillis par Cath
Crédit photo : Julien Mignot

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