[GRAND SOUFFLET] Sangue : « j’aime la couleur mélancolique de l’accordéon »

Sangue © DR

Sangue était en concert au Grand Soufflet vendredi dernier. Concert atypique, mélange de chanson française, d’électro et d’accordéon, Sangue redonne du souffle à cet instrument avec des textes marquants et percutants. Nous l’avons rencontré juste après son concert.

Rencontre avec Pierre.

Pour tout t’avouer, j’ai commencé mes recherches en tapant ton nom et je suis tombée sur la définition de Sangue qui désigne un bateau destiné à la pêche à la sardine. J’imagine que ton nom a une autre signification ?

Je ne savais pas que c’était un bateau ! En fait, ce nom vient du persan Sangue. A l’époque où je me cherchais un nom, je côtoyais des iraniens, ma compagne était iranienne à l’époque. J’ai commencé à apprendre le persan, à écrire en arabe.

Sangue désigne la pierre. L’idée de matière me plaisait bien, une chose avec laquelle tu construis, quelque chose de dense, de lourd.

Je viens de te voir sur scène, on voit tout de suite que tu as fait de la danse hip-hop, de la danse contemporaine dans tes mouvements, ton jeu de scène. Tu as aussi fait le conservatoire classique. Comment as-tu croisé le chemin de l’accordéon ?

J’ai commencé la musique pour le plaisir artistique, l’improvisation musicale. Après l’adolescence, tu vas un peu plus loin dans la musique et tu te rends vite compte qu’il faut passer des heures et des heures à jouer pour arriver à quelque chose. A l’époque j’avais trop peur que mon corps soit bloqué par l’instrument comme le piano, la guitare. Et puis j’ai vu « Faire kiffer les anges » et j’ai eu une révélation, je savais que c’était ça que je voulais faire. C’était un des premiers documentaires sur le hip-hop. J’ai donc commencé le hip-hop et je suis ensuite allé au Centre Chorégraphique de Montpellier, j’ai fait beaucoup de danse contemporaine. Tout ça m’a permis de trouver mon corps, sa place, ma façon de m’exprimer. Pour le côté instrumental, je faisais du piano à la base mais c’est très dur à transporter. Je me suis donc tourné vers l’accordéon qui me permettait de jouer dans la rue, de jouer tout seul.

Il y a un peu le côté « orchestre de poche » avec l’accordéon. J’aime beaucoup la couleur mélancolique de cet instrument, je m’identifie beaucoup à cela, et mes textes s’en ressentent.

Et puis, j’ai vu Michel Macias, un mec du Sud-Ouest, avec 8 accordéonistes dans une guinguette et j’ai été ébloui par cette prestation. Je me suis dit que je voulais vraiment faire ça ! Je suis allé m’acheter un petit accordéon dès le lendemain.

Et qu’est-ce qui t’a amené à y rajouter de l’électro ? C’est un mélange d’électro et de chanson française Sangue finalement.

J’aime bien chercher, créer quelque chose, c’est ça la musique. J’ai voulu inventer un monde à mon image et à l’image du monde que je vois autour de moi. J’ai aussi suivi des cours au conservatoire en électro acoustique. Je parle d’urbanité et de ruralité, les 2 univers opposés représentent donc bien cette notion. Je suis comme ça, toujours un peu divisé. Je vis dans la banlieue parisienne mais j’ai grandi à la campagne.

Il y a toujours des oppositions et des contradictions en moi, d’où la tradition de l’accordéon avec la modernité de l’électro.

Quand on te voit sur scène il y a une ambiance plutôt sombre, des sons hypnotiques, de la danse, de la chanson, tu pars même sur du slam à un moment.

J’ai vraiment commencé en dansant dans ma cave en écoutant du hip-hop français des années 80/90, comme NTM, Fabe. C’est un mélange de plein de choses sur scène. On peut dire que je fais de la folk-électro.

Tu parles de quoi dans tes chansons ? Pendant ton concert, j’ai entendu des propos sur la beauté de la Méditerranée, les banquiers, l’hypnose générale…

Je parle tout simplement de notre condition humaine. Avec tous les objets qu’on a aujourd’hui, ce qu’on manipule au jour le jour, je me pose beaucoup de questions sur le rapport aux machines. Bizarrement je les utilise beaucoup.

Je passe beaucoup de temps devant les machines mais je reste très critique vis à vis de tout ça. Ca m’interroge ! C’est une sorte d’hypnose générale.

Tout le monde en est conscient mais on y plonge tous, c’est très étrange, une schizophrénie globale. Je pense que tout est fait exprès pour te rendre addict. Les gens qui fabriquent ces objets les font dans ce but. Ca n’est pas par hasard… Ca nous consume tous. Je ne suis pas non plus militant même si mes textes le sont un peu mais je ne donne pas de directives.

Pendant ton concert tu as dit : « je ne vous dis que des choses terribles et en même temps on le mérite bien ».

Oui on le mérite bien ! On sait ce qu’il y a à faire pour changer le monde mais on ne bouge pas. On sait mais on reste aveugle. On pourrait aller plus loin mais il faut bien survivre dans ce bas monde.

Sur scène tu es seul. Tu gères les machines, tu joues de l’accordéon, tu chantes. Parfois tu lâches ton accordéon pour danser et prendre plus de place sur scène. Je trouve que tu as une très bonne présence scénique. Un live doit être assez prenant pour toi, tu n’as pas envie de t’entourer, de tourner avec d’autres musiciens ?

En effet, c’est très prenant et pas toujours facile.

J’ai encore une date et ensuite je fais une pause de 6 mois pour monter un projet où je m’augmente moi-même !

Dans ce nouveau projet, je reprendrai une partie de ces morceaux que je joue déjà, je vais en créer des nouveaux, il y aura un batteur sur scène, un danseur-performeur (qui est mon frère d’ailleurs), de la vidéo. Il y a donc tout un travail de création artistique à venir avec des résidences pour pouvoir proposer ce nouveau projet à plusieurs. Cela me permettra d’être plus léger en terme de manipulations, de danser un peu plus, d’être plus vibrant.

Je trouve que tu donnes un bon coup de fraîcheur à la chanson française, je suis très difficile dans ce domaine. Quelle est ta vision de cette scène ? Tu trouves qu’il y a beaucoup d’artistes intéressants, qu’elle est assez développée ? Il y a des artistes qui te parlent particulièrement ?

Je ne me retrouve pas forcément dans beaucoup d’artistes de la chanson française. Il y a des personnes qui font de très belles chansons.

C’est dur d’écrire en français, d’employer les bons mots, d’être juste. La langue française, tu peux la travailler très brute mais il faut beaucoup la travailler.

Il y a beaucoup de chansons d’amour (j’en ai 2 dans mon répertoire) mais de quoi parle-t-on ? Ca me manque beaucoup dans la chanson française en général, un véritable sens. Soit c’est de la musique à danser et c’est un autre domaine, l’artiste n’est là que pour t’amener vers ça. Soit c’est de la chanson française à texte. Moi je me retrouve plus dans le hip-hop en fait. Il y a quand même Arno ! Il arrive à créer quelque chose d’hybride, le personnage parle de la décadence. Je m’identifie beaucoup à ce qu’il fait et sa manière particulière d’aborder ses chansons, ses textes. J’aime beaucoup Casey aussi, elle a un truc à dire, tout est en adéquation, sa musique, sa personnalité. Je te dirais aussi que Stromae est très brillant, très intelligent ! Il y a Noir Désir aussi, que j’ai découvert très tard et j’ai beaucoup écouté Dick Annegarn.

Prenons maintenant l’autre aspect de ta musique : l’accordéon, qui a quand même une image plus traditionnelle, désuète, une image de « baluche ». Le choix de l’accordéon n’est pas forcément évident et tu arrives à le remettre complètement au goût du jour, à lui apporter un souffle nouveau.

Quand tu aimes la musique, c’est dur d’avoir un jugement sur un instrument. Pour moi l’identification ultime c’est Jimi Hendrix, c’est ultra commun ce que je dis mais pour moi c’est un génie de la musique. Je n’aurais jamais pu être un génie de la guitare, travailler le son de la guitare comme il le faisait. Travailler le son de l’accordéon était pour moi plus accessible. Tu peux faire des drones hyper épais, des associations étranges, tu peux faire du funk, du cajun.

Un mec qui a bien ramené l’accordéon au goût du jour c’est Fixi, qui est là ce soir avec Pachibaba. Je l’ai beaucoup écouté à travers Java, il a une couleur spéciale, c’était le début du rap-accordéon, un mélange de genre pas encore fait à l’époque.

Comment s’est faite ta rencontre avec le Grand Soufflet ?

Etienne Grandjean m’a appelé directement. Je l’avais déjà contacté il y a 10 ans environ pour un autre groupe et une autre fois au tout début de ce projet en 2011. C’est un vrai passionné de la musique et je tiens à dire qu’il répond aux mails, ce qui est très rare chez les programmateurs donc je le dis. Il a suivi le projet depuis ses débuts.

Tu as parlé d’une pause de 6 mois pour ton nouveau projet à plusieurs. Tu as de l’actu à venir très prochainement ?

Je fais mon dernier concert de la saison le 19 octobre à Bagnolet, une soirée organisée par le magazine FrancoFans. Et ensuite je travaille sur le nouveau projet avec une série de dates en avril et un album peut-être à l’automne.

Merci Pierre.

Propos recueillis par Cath
Crédit photo : DR

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