The Craftmen Club : « quand je me balade à Guingamp et que je vois tous les rideaux de fer fermés, je me dis que le rock ne peut que ressurgir de ça ! »

© Titouan Massé

Les Craftmen Club étaient en concert ce samedi à Rennes. Nous avons pu les rencontrer et discuter de leur 4ème album « Colores » qui est sorti le 10 novembre dernier.

Rencontre avec Steeve et Yann

Vous avez 17 ans de carrière, vous avez été propulsés très vite en dehors de la Bretagne après avoir fait les Trans Musicales et les Vieilles Charrues. Racontez-nous l’histoire des Craftmen Club.
Yann : on répétait tous dans différents groupes dans un même local sur Guingamp et on traînait tous dans le même bar. Au final, c’est une histoire assez classique. On a eu envie de faire quelque chose tous ensemble assez rapidement.
Steeve : au début, on était que tous les deux avec Yann, on a donc commencé en 2000. Marc, à la basse, est arrivé en 2005, et Robin, à la guitare, nous a rejoint il y a 3 ans. Il y eu quelques changements en 17 ans mais cela fait 3 ans que nous sommes ensemble !

L’album « Colores » vient de sortir le 10 novembre dernier. Vous avez mis longtemps à l’écrire ? Vous avez fait une petite pause ?
Yann : notre album précédent est sorti il y a 3 ans et demi. Cela permet de finir la tournée précédente, d’écrire le nouvel album et de l’enregistrer. C’est un délai tout à fait normal finalement. Il fallait aussi que l’on trouve la direction de cet album qu’on a trouvé avec Gabriel Barry en s’enfermant avec lui à Bourges.

On essaie de ne jamais faire le même album donc cela prend forcément un peu plus de temps.

Effectivement, pour ce 4ème album, vous avez opté pour la première fois pour des textes en français. C’est un virage généralement difficile à prendre. Pourquoi ce choix ? C’est le début d’un nouveau cycle ? Pourquoi maintenant ?
Steeve : c’est peut-être les prémices d’un nouvel album ! En même temps, j’ai toujours voulu chanter en français. Gabriel Barry, le réalisateur de ce disque, m’a beaucoup aidé. Il m’a poussé à écrire, à prendre confiance en moi, il est là le virage pour chanter en français. Le français est assez difficile à mettre dans du rock, c’était un challenge pour moi. On est tout le temps dans la recherche de nouveaux sons, de nouvelles textures musicales, le français est génial pour ça. Ca permet de partir ailleurs.

Avec le français, on a même l’impression que c’est un autre groupe, une autre voix, c’est assez troublant. Parfois, on perdait un peu nos repères…

Il est clair que ta voix change sur les titres en français !
Steeve : oui, ça n’est pas les mêmes intonations.

Le français est toujours platonique. Beaucoup d’artistes qui chantent en français parlent. Le français n’est pas chantant.

Ca marche bien dans le rap et le hip hop, on ne se pose pas la question. Avec l’anglais, il faut chanter plus haut, les intonations sont plus hautes, ça roule tout de suite avec le rock. Notre oreille est habituée à écouter des groupes de rock anglais et américains, c’est un son qu’on connaît déjà. Il n’y a pas eu beaucoup de groupe en France à le faire. On pense tout de suite à Noir Désir, mais il y a aussi eu Bashung, même Gainsbourg, pour moi c’est un musicien rock. C’était un poète et ça se marie bien avec le rock.

Tu parlais de la confiance en soi. Cet album est donc majoritairement en français, c’est la première fois qu’on voit vos visages sur une pochette. C’est une mise à nue cet album ? Vous avez décidé de vous dévoiler ?
Steeve :

Du fait du français, automatiquement, tu es nu, tu te livres beaucoup plus.

Les gens vont être amenés à chercher notre message, ce qu’on a voulu dire dans nos chansons, ce qu’ils font beaucoup moins en anglais. Avec le français, on a tendance à chercher le sens du texte. On s’est donc un peu plus dévoilés et de mettre nos visages était finalement évident et logique.

Vous introduisez votre album avec un titre en français « la route ». La première phrase que l’on entend est donc : « La route est encore longue, éblouie par le faisceau lumineux ». Vous ne savez toujours pas où vous allez ?
Steeve : c’est plus large que ça. Le texte parle pour tout le monde. Je crois que personne ne sait où on va. Et puis nous aussi. Après 17 ans, on se pose forcément des questions.

C’est toi, Steeve, qui écris les paroles. Les textes sont sombres et troublés. Tu parles de quoi dans ces 10 chansons ?
Steeve : ça parle un peu de tout, de la vie en général, on se pose des questions existentielles. Ca n’est pas un album concept. « La route » et « la jetée » sont des chansons un peu abstraites, chacun peut y voir un peu ce qu’il veut dedans.

Ca n’était pas plus difficile d’écrire en français?
Steeve : je travaillais avec la musique. Il y a des mots qui sonnent vraiment, qui tombent bien avec telle note. C’est plus de travail qu’en anglais alors que ça n’est pas logique puisque c’est ma langue natale.

C’est beaucoup plus dur et en France tu es tout de suite jugé, les gens tendent plus l’oreille, t’écoutent.

On a un passif de chanteurs français impressionnants. Après, il y a des chansons comme « Colores », qui est partie d’un son de basse spécial, que j’ai écrite en une journée. J’aime de plus en plus travailler comme ça, dans l’urgence.

Votre nom d’artisan vient du fait que vous avez commencé en bricolant. Vous aviez un pédalier scotché pour déclencher des samples. J’imagine que vous avez évolué depuis.
Yann : on a toujours du scotch aujourd’hui sur scène ! Mais maintenant les logiciels font leur travail.
Steeve : étonnement, plus on a de facilités techniques et plus on les enlève parce qu’il y a quand même ce côté bricolage qui nous plaît toujours.

Pour cet album par exemple, on a juste utilisé nos instruments, rien de plus, on n’a pas voulu utiliser de machines.

Vous avez enregistré cet album dans 2 studios, à Kerwax et à Near Deaf Experience. 2 morceaux de l’album ont été enregistrés à Kerwax, en live et au naturel. Vous vouliez apporter quelque chose de différents à ces 2 titres ? Quelque chose de plus acoustique et vivant ?
Steeve : on a commencé à enregistrer à Kerwax parce qu’on voulait enregistrer des titres à nous en version folk, on ne sait pas ce qu’on va en faire d’ailleurs. On voulait en profiter pour essayer les titres de notre album. On y a donc enregistré « Le Lac » et « Le Lustre » et d’autres titres mais ces 2 titres collaient très bien comme ça. Ca s’est donc fait sur l’instant sans calcul.

C’était bien d’enregistrer « Le Lac » et « Le Lustre » en live, ils gardent une certaine sensibilité, ils sont plus fragiles que les autres, plus sincères, ils ont plein de défauts.

Ils auraient perdu énormément en studio. C’est comme cela que je les entendais.

Vous préférez toujours garder un morceau avec des défauts mais qui a une âme, plutôt qu’un morceau parfait ? Vous préférez garder cette énergie brute ? On les entend les défauts sur certains morceaux ?
Steeve : je pense à Bruce Springsteen et son album Nebraska quand tu me dis ça. Il l’a enregistré chez lui en cassette et il est ensuite allé l’enregistrer dans un gros studio américain avec des gros musiciens. Il a finalement sorti la version enregistrée chez lui. Il y a quelque chose qu’on ne peut pas retrouver quand on fait quelque chose entre nous, de façon spontanée, en mode décontractée. L’ambiance d’un studio est plus tendue, plus posée, plus sérieuse. Tu chope quelque chose qui sera impossible à reproduire quand tu fais ça sur l’instant.

Je préfère garder un morceau où je chante mal mais qui a une âme qu’un morceau hyper calé mais sans aucune humanité.

La musique se déshumanise, comme tout aujourd’hui.
Yann : avec toutes les machines aujourd’hui, tu te retrouves qu’avec des morceaux nickels et parfaits.
Steeve : il y a des défauts techniques sur Colores. Par exemple, sur le morceau « Le lustre », il y a énormément de souffles, on entend les respirations de Gabriel quand il joue de la guitare. Il y a plein de choses qui sont là, que les gens jetteraient mais qu’on a gardé.

Quand vous enregistrez vos morceaux, vous pensez déjà à la scène ? Vous avez déjà cette vision ou vous séparez enregistrement studio et scène ensuite dans votre processus ?
Yann : on fait nos morceaux instinctivement pour la scène, on sait que de toute façon il faudra les défendre sur scène. On se demande pour chaque morceaux ce qu’ils vont rendre sur scène.
Steeve :

Quand j’écris une chanson, je la visualise toujours sur scène.

De toute façon, l’énergie du live compense forcément certains arrangements faits en studio.

Votre album a été mixé par Jim Spencer (Oasis, New Order, etc…). Qu’est-ce qu’il a apporté en plus ?
Steeve : son anglais et le son pop de Manchester ! Nos autres albums étaient mixés par Scott Greiner avec un son bien américain, du gros son. Jim, lui, n’a rien enlevé et a rajouté juste ce qu’il fallait.

Jim Spencer a vraiment apporté un côté british, très brut et très vivant.

C’était amusant d’ailleurs de faire mixer des chansons françaises à quelqu’un qui ne parle pas du tout français. Cela lui a permis de le faire vraiment au ressenti et tout était bon dès le début, on a rien eu à redire. J’ai bien aimé ce qu’il a fait sur l’album de « We are bodies » !

On parle de Manchester mais ça se passe comment la musique à Guingamp ? Il y a vraiment que le foot ?
Steeve : il n’y a que le foot à Guingamp. Nous, on a déserté un peu cette ville car c’est dur musicalement, il ne s’y passe pas grand chose, il n’y a pas de lieu.

Quand je me balade à Guingamp et que je vois tous les rideaux de fer fermés, je me dis que le rock ne peut que resurgir de ça !

Comme dans ces villes anglaises. Ils disent souvent ça les anglais : « soit tu fais du foot, soit tu fais de la pop ». Quand une ville se dégrade comme Guingamp, je me dis qu’il y a des gens, des jeunes, qui vont avoir des choses à dire.

Alors, revenons à Rennes. Est-ce qu’il y a un groupe rennais que vous suivez particulièrement en ce moment ? Un coup de cœur ?
Steeve : on connaît pas mal de groupes à Rennes.
Yann : il y a pas mal de groupes rennais qui sont de Saint-Brieuc, comme les 1969 avec leur nouveau groupe SBRBS, les Totorro, les Noodles. C’est marrant tous ces briochins qui viennent sur Rennes.
Steeve ; je n’ai pas encore écouté le dernier Daho. Je pense forcément au dernier Denner, c’est moi qui a fait la prod en plus !

Merci Steeve et Yann

Propos recueillis par Cath
Crédit photo : Titouan Massé

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