Labels d’été #08 : Dooinit

© Politistution Dooinit

Après notre série « Comptoirs d’été », nous vous proposons de découvrir les labels rennais pendant cette trêve estivale, et les personnes qui se cachent derrière. Ces labels qui nous font découvrir des artistes, et qui organisent des concerts toute l’année dans notre ville.

Episode 08 : rencontre avec Charles Songue de Dooinit.

Comment et quand est née l’aventure de Dooinit ?
Le label est né en 2007. Je revenais des Etats-Unis où je suis resté un petit moment pour apprendre le métier.

Je suis allé aux Etats-Unis plusieurs fois, en 2007 et en 2005 où le mouvement beatmaking explosait à Los Angeles. J’avais envie de faire connaître tout ça en France.

J’ai fait mon premier stage chez Basementalism où j’ai tout appris. Là-bas un artiste en développement peut être connu que dans son Etat et vivre de sa musique, ici quand tu n’es connu qu’à Rennes c’est plus compliqué. L’échelle n’est pas la même.

Qui est derrière Dooinit et comment sont répartis les rôles de chacun ?
On est deux, moi et mon frère Sylvain Songue. Mon frère s’occupe de tous les visuels, du design, du graphisme, et de la communication autour des sorties. Pour ma part, je fais le reste. On voit ensemble pour les choix des artistes, les grosses décisions, les signatures. C’est un kiff qu’on se fait à chaque fois, on n’a aucune prétention vis à vis des projets qu’on sort si ce n’est de ne pas perdre trop d’argent.

Comment vous choisissez les artistes avec qui vous allez travailler ? Comment repérez-vous les artistes ?
On varie nos plaisirs. Marian Tone c’est un projet jazz alors que Nicky Lars on est plus sur des samples africains. Pour le choix, ça dépend des fois.

Le premier artiste pour qui on a monté le label s’appelle J-Zen, c’est un ami, on se connaît depuis le collège.

Le choix s’est donc fait par amitié, par affinité. On trouvait dommage qu’on soit les seuls à profiter de sa bonne musique, on a eu envie de la diffuser. Marian Tone et Maura Souloud sont deux artistes allemands. La rencontre s’est faite en allant jouer là-bas avec J-Zen. Marian faisait les balances, on a discuté et nous a fait écouté ce qu’il faisait. J’ai pris une claque, on a sorti son EP tel quel ! Les derniers artistes du label, Doods & Quiet Dawn, je connaissais déjà leur musique en solo et ils m’ont envoyé leur démo. Tout se fait par réseau, par des rencontres au hasard de soirées.

Dooinit reçoit beaucoup de démos ?
J’en reçois quelques unes. Il y a toujours un pic à chaque sortie, les gens se disent « et pourquoi pas moi ? ». J’écoute tout ce qu’on m’envoie, que ce soit pour le label ou pour le festival. Pour le festival je suis difficile par rapport à l’esthétique du festival et pour le label je suis difficile par rapport au peu de moyens qu’on a.

Un projet à l’année c’est déjà beaucoup pour nous, il faut donc vraiment bien le choisir.

Est-ce qu’il y a des critères de choix artistiques pour pouvoir signer chez Dooinit ? C’est quoi la philosophie du label ?
Il faut que le projet soit dans un état d’esprit proche de ce qu’on aime. On aime le hip-hop mais au sens large, c’est l’esprit hip-hop qui est important. On essaie de faire les choses, le nom Dooinit le dit très bien.

Par moment, il n’y a pas de bonne musique à sortir. Alors on le fait et si ça plaît à 300 personnes, on se dit que c’est 300 personnes de sauvées.

On veut faire notre contribution aussi modeste soit elle, c’est important pour nous. C’est pareil pour le festival. On trouvait qu’il n’y avait pas assez de concerts hip-hop sur Rennes. On dit toujours «Rennes, ville rock», alors on a monté ce festival pour pallier ce manque.

Combien d’artistes sont signés chez Dooinit actuellement ?
Il n’y a que J-Zen qui est là depuis le début et j’espère encore pour longtemps. Pour les autres, on fonctionne au projet comme Nicky Lars de Paris, Marian Tone de Berlin qui est souvent accompagné d’une chanteuse Maura Souloud. Il y a aussi Quiet Dawn, qui est maintenant installé à Rennes et le rappeur Doods. Ils ont un projet ensemble qui est notre dernière sortie.

On veut que tout soit fluide entre nous, donc il n’y a jamais de dead line, on ne presse pas les artistes avec qui on travaille, il faut qu’ils soient prêts, il n’y a pas d’urgence.

Sur l’album de Nicky Lars sorti en 2014, il y avait des titres de 2011. En plus, c’est un bon test, pour voir si les morceaux passent bien le temps, si l’artiste les aime toujours c’est plutôt bon signe, c’est que le morceau est bon.

Ton gros coup de cœur chez Dooinit ? C’est une question difficile…
J-Zen, c’est mon ami, quand on s’est connus il ne faisait pas encore de musique. Ca restera toujours spécial avec lui, c’est le premier avec qui on a travaillé. On a monté le label autour de lui. Il y a aussi des personnes avec qui j’ai accroché personnellement avant d’accrocher musicalement, c’est le cas de Nicky Lars par exemple. J’aime le personnage, sa façon de rapper est unique.

Quel est ton dernier coup de cœur que tu aimerais avoir chez Dooinit ?
Ils sont 3 et viennent du Texas, ça s’appelle Khruangbin. Leur musique n’a rien à voir avec le label. Il y a un peu de folk et des influences qui me plaisent bien. Je les écoute en boucle en ce moment. J’adore aussi le dernier album de Black Milk.

Mais plus qu’un artiste, je dirais plutôt que je suis complètement jaloux de certains labels comme Stones Throw ou Fresh Selects.

Concernant Stones Throw, ils ont crée quelque chose de fort en restant indépendant. J’écoute tellement de musique de chez eux, j’aime vraiment tout ce qu’ils sortent. Fresh Selects est un label de Portland. Ils découvrent des artistes qui explosent ensuite. Ils avaient signé avec Sir, un projet plutôt confidentiel au début. J’ai mis 7 mois à recevoir mon vinyle. Il est maintenant chez TDE avec Kendrick Lamar. Je parlerais donc plus de labels pour mes coups de cœur que d’artistes.

Tu en as déjà un peu parlé mais pourquoi ce nom ?

Dooinit c’est dans le sens : « plutôt qu’attendre que les choses se fassent, faisons-les ! ». A un moment il faut se lancer.

Les groupes attendent souvent beaucoup des labels qui les signent. Peux-tu nous dire ce qu’un label comme Dooinit attend d’un groupe ?

J’attends juste que les groupes fassent ce qu’ils ont à faire : de la bonne musique, quelque chose qui est propre à eux jusqu’à ce que ça sonne bien.

On n’a pas plus de prétention que de sortir un projet qui nous plaît. Malheureusement aujourd’hui, le fait d’être bon n’est plus suffisant, les artistes doivent aussi développer une image et ça n’est pas simple. J-Zen, par exemple, est humble et timide, la mise en avant ça n’est pas son truc mais il va être obligé de travailler cet aspect. Mais on ne peut pas forcer les artistes à aller contre leur nature car ça risque de se répercuter sur leur musique. Le marché est malheureusement comme ça aujourd’hui.

Etre un label indépendant aujourd’hui c’est difficile ? Comment vois-tu l’avenir des labels comme Dooinit ?
C’est un peu comme la société actuelle, il y a de plus en plus d’écarts.

Il n’y a plus besoin des majors aujourd’hui donc il va y avoir des labels très puissants et des labels qui se demanderont toujours si ça n’est pas leur dernier projet.

C’est l’écart de la société actuelle entre les gens qui réussissent et les autres, il n’y a plus trop d’intermédiaires. Il faudra tirer son épingle du jeu et réussir. Réussir en indépendant, c’est la meilleure position mais c’est très compliqué. Une sortie c’est un coût, on perd de l’argent parfois sur les sorties il faut pouvoir s’en remettre. On fait parfois des années sans sortie comme en 2016, une année où on a sorti que des projets gratuits. Heureusement on a le festival qui nous rapporte de l’argent mais qui nous prend beaucoup de temps qu’on ne met pas sur le label. Il nous faudrait une petite équipe, c’est un travail de tous les jours.

Sur quels supports Dooinit sort les albums ? Uniquement en vinyle ?
Pratiquement que sur vinyle oui. C’est un support important pour nous, je les collectionne, c’est ce que j’écoute, et les personnes de la culture hip-hop aime ce support. On est aussi sur le numérique pour permettre plus de visibilité et ne pas trop s’enfermer.

Qu’est-ce que tu penses de la scène rennaise aujourd’hui ?
Je ne connais pas beaucoup la scène rennaise mais je vois qu’elle bouge et qu’elle a toujours bougé. Il y a aussi une certaine unité et c’est important car ça n’a pas toujours été le cas, encore plus en hip-hop. J-Zen était le DJ de la soirée Ring du dernier festival I’m From Rennes, c’était vraiment super cette unité entre différentes générations. Il y avait aussi Saro, B2S et plein d’autres, il y avait de tout, c’était une très bonne soirée.

Le hip-hop est un peu plus apprécié et respecté aujourd’hui à Rennes.

Oliver Saf, Simba, Rezinsky, je respecte toutes ces personnes, j’aime ce qu’ils font. Le hip-hop prend enfin sa place. A Rennes, moi je peux faire le festival Dooinit, j’ai les outils, je travaille avec la ville. Pour le label, on a notre propre studio. Mais combien on est à pouvoir faire tout ça ? Combien de groupes sont programmés ? Est-ce que ces artistes font les scènes qu’ils devraient faire ? Je ne crois pas. Il y a encore ce souci de la représentation du hip-hop.

Quelle sera la prochaine sortie de Dooinit ?
Je ne peux pas en parler. Ils sont en train de travailler, je reçois régulièrement des sons. Je les soutiens et leur dis de persévérer et d’aller à fond dans leur délire. S’ils lisent cette interview ils sauront qu’il faut qu’ils continuent de bosser.

Merci Charles.

Propos recueillis par Cath
Crédit photos : Politistution

Photos prises au Magic Hall, 17 rue de la Quintaine à Rennes

Pour suivre l’actualité de Dooinit : http://dooinitmusic.com/

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