Les Embellies : « Les groupes de cette édition s’autorisent à casser les codes du rock ! »

© Yoann Buffeteau

La 21ème édition du festival les Embellies se déroulera du 02 au 04 mai prochain. 3 jours de découvertes à retrouver au théâtre du Vieux St Etienne.

Rencontre avec Stéphanie Cadeau de Patchrock.

Le festival les Embellies se déroulera du 02 au 04 mai prochain pour la 21ème année. Peux-tu me raconter l’histoire du festival ?

Nous avons fêté l’an dernier le 20ème anniversaire du festival. A l’origine le festival est né autour de la semaine de la Chanson Française. Les huit premières années les éditions alternaient entre le printemps et l’automne et ont accueilli de grands noms de la Chanson comme Têtes Raides, Thomas Fersen, Mano Solo, Brigitte Fontaine, Mathieu Chedid, Lhasa,…
Dès le départ il y avait cette volonté de programmer des artistes en développement aux côtés d’artistes plus connus, dans un esprit de découverte et de soutien à l’émergence.
Petit à petit nous avons fait le choix de délaisser les têtes d’affiches au profit justement de ces artistes moins connus du grand public. C’est là qu’est notre motivation première maintenant. Toutes ces années nous avons évolué entre les diverses salles rennaises, de l’Ubu à l’Antipode en passant par le Liberté ou le Jardin Moderne.  Depuis l’an dernier, nous nous installons au Théâtre du Vieux St Étienne, désormais lieu unique et cœur du festival.

Le festival s’appelait avant les Bar’Baries, vous avez changé de nom pour marquer un virage musical ? Comme tu le mentionnes dans ta première réponse, le festival était avant très chanson.

Ce virage musical a été amorcé en effet en 2006 avec le changement de nom des Bar’Baries pour Les Embellies. La programmation a délaissé peu à peu la Chanson pour la Folk et la Pop et non plus uniquement des artistes nationaux.
On a alors accueilli Andrew Bird, Troy Von Balthazar, An Pierlé, Mansflied.TYA, Piers Faccini, Syd Matters,…
Depuis quelques années la programmation trouve son équilibre entre rock, folk, pop et rock indie. Avec toujours quelque part l’influence de la Chanson qui est restée : avec l’importance accordée à l’écriture des textes et le sens de la mélodie, dans le choix des artistes.

Comment qualifierais-tu cette édition en quelques mots ?

L’édition 2019 réunit des artistes qui ont une culture rock à la base, mais qui ne s’y bornent pas et laissent exprimer l’ensemble de leurs influences quitte à surprendre. Le Hip-Hop s’invite dans les compositions de Yes Basketball ou Puts Marie. Cannibale qui est à la base un groupe de garage a sorti un nouvel album avec des sonorités exotiques (leur bio parle de « garage réunionnais »). Chez les filles de Bacchantes on peut entendre l’harmonium indien, leurs voix qui se mêlent penchent vers le lyrisme, voir même une ambiance médiévale à certains moments tout en conservant ce son rock et contemporain ! On peut encore citer Cyril Cyril dont la musique croise de nombreuses influences jusqu’aux musiques trad orientales.
Les groupes de cette édition s’autorisent à casser les codes du rock et à mêler divers styles. Et le résultat est ultra créatif et réjouissant !
Chaque année, le festival invite un groupe pour une création. L’année dernière, Ô lake nous a livré un très beau concert en format Extended. Cette année, vous avez choisi Yes Basketball. Peux-tu m’en dire plus sur ce choix et as-tu des informations à nous donner sur cette création sans tout dévoiler ? Je crois que Grand-Géant va les accompagner sur scène.

J’ai découvert Yes Basketball lors de leur premier concert pendant les 20 ans du Jardin Moderne l’an dernier. Le coup de cœur a été immédiat. Yes Basketball est le projet du batteur Pierre Marolleau, avec qui nous avions déjà travaillé sur de précédentes formations lorsqu’il était batteur de Ladylike Lily puis avec le groupe Fat Supper. Pour ce nouveau projet, avec ses propres textes et compositions, il a su s’entourer de musiciens, Stéphane Fromentin (Trunks), Christophe Le Flohic (Totorro) et Benoît Guchet (Classe Mannequin) avec qui, je trouve que l’alchimie fonctionne ultra bien sur scène.
Au delà de la musique originale de Yes Basketball, dans ce mariage de indie-rock et diverses influences jusqu’au hip-hop, on les voit clairement prendre du plaisir à jouer ensemble, et c’est aussi ce qui fait leur richesse.
La résidence de création a eu lieu entre le Fuzz’Yon à la Roche sur Yon et l’UBU à Rennes pour travailler les morceaux sur scène et préparer la représentation aux Embellies, et les concerts qui vont suivre. Les scénographes de Grand Géant réaliseront en live un décor sur scène pendant le concert aux Embellies, en évoluant autour des quatre musiciens de Yes Basketball.

Peux-tu me parler de la scène rennaise programmer au festival ?
La particularité cette année est que nous accueillons des artistes rennais qui se lancent dans leur propre projet personnel.
On évoquait à l’instant Pierre Marolleau et Yes Basketball. Léo Prud’homme, qui ouvre le festival le jeudi 2 mai, s’est fait connaître dans Leo88Man, Fat Supper ou encore Sixteen ou The Patriotic Sunday. Là il vient présenter en solo ses propres compositions, influencées par Philip Glass et la musique répétitive. C’est la même chose pour Clément Lemennicier que l’on connaît entre-autres comme guitariste et trompettiste de Bumpkin Island. Sur le dernier album de Bumpkin sorti il y a 2 ans, on peut écouter un titre écrit et chanté par Clément, « Yellow on the sea ». Ce (très beau)  morceau était un peu les prémices de son projet sous son propre nom, un slow folk sensible qu’il nous fera découvrir le vendredi 3 mai. Il y a aussi le groupe rennais, Tropique Noir formé par Mickael Olivette, très bien entouré par Ghislain Fracapane et Régis Rollant de Mermonte aux guitares et Maëlan Carquet de Bantam Lyons à la batterie.  On est sur un rock-pop un peu sombre et torturé.

Cela fait maintenant 2 ans que le festival se déroule majoritairement au Théâtre du Vieux St Etienne. Cette année, tous les concerts ont lieu là-bas. Pourquoi ce choix de tout concentrer sur un même lieu ?

Tout d’abord, on a beaucoup apprécié être au Théâtre du Vieux St Étienne l’an dernier. Donc on a immédiatement envisagé de reconduire l’expérience. Cela faisait un moment que l’on songeait à se concentrer sur un lieu unique. L’ouverture du Théâtre aux structures musicales nous a permis de réaliser cette envie. Le festival s’était déjà par le passé installé plusieurs jours à suivre à l’UBU, l’Antipode ou au Jardin Moderne.
Avec le Vieux St Etienne, on est totalement autonomes et on peut s’approprier un lieu.
Évidemment nous étions super bien accueillis dans ces salles rennaises et il reste un petit regret de ne plus y travailler, mais être au Vieux St Etienne nous permet également d’identifier plus Les Embellies auprès du public. On y trouve également plus de liberté et plus d’espace pour diversifier nos propositions, entre l’ouverture plus tôt dès midi, les expositions, une scénographie différente chaque année, etc…

Que pourra-t-on découvrir au théâtre du Vieux Saint-Etienne ? Des expos photos par exemple ?

Durant cette édition, nous avons souhaité rendre visible au public les diverses activités de notre structure. Car l’association Patchrock ne porte pas seulement le festival Les Embellies. Tout au long de l’année, nous produisons des artistes en création et en tournée, nous sommes un label, nous proposons diverses prestations de scénographie et nous mettons en place des actions culturelles auprès de divers publics. Donc outre les concerts, le public pourra découvrir la scénographie réalisée par Grand Géant pour habiller le Théâtre du Vieux Saint Etienne. Ils seront donc également présents sur la représentation de Yes Basketball, illustrant par ailleurs les croisements entre nos différentes activités. L’exposition cette année regroupe des travaux et œuvres originaux des pochettes de nos dernières productions discographiques. On pourra notamment y voir les visuels du livre-cd « Echoes » de Ladylike Lily, disque Jeune Public que nous venons de sortir. Pour l’illustrer, Ladylike Lily a créé elle même de magnifiques tableaux en papiers découpés, ombres et lumières, dessins, etc, que l’on pourra découvrir durant Les Embellies.
La nouveauté cette année est l’ouverture dès midi, avec chaque jour une sieste musicale animée par un DJ de Patchrock (Pouss-Disk, GranDJgéant et Grandpot) à l’heure de la pause déjeuner.
L’après midi les radios Canal B et C-lab animeront une émission en direct les jeudi et vendredi. Le samedi après-midi auront lieu des ateliers de pratique artistique avec Vitrine En Cours, nos autres scénographes, qui travaillent la matière argentique : il est proposé au public (petits en grands) de gratter ou dessiner sur de la pellicule pour créer des diapositives ou des petits films 16 mm, que l’on peut ensuite projeter. Ces ateliers sont nés suite à une action culturelle menée l’an dernier avec une école élémentaire. A 19h, aura lieu chaque jour un concert avec Léo Prud’homme (jeudi), Clément Lemennicier (vendredi) et Chaban (samedi). Toutes ces propositions sont gratuites jusqu’à 20h. Et si le beau temps est de la partie, tout cela aura lieu dehors dans le square. Ensuite place aux concerts payants dans le Théâtre et chaque soirée sera clôturée par nos DJ.

Le festival était toujours en mars avant, pourquoi avoir choisi le mois de mai cette année ?

Le mois de mai nous a tout simplement semblé plus propice en termes de températures pour accueillir le public au Théâtre du Vieux Saint Etienne. Surtout si le beau temps est au rendez vous et que l’on peut également profiter du square !

Le visuel de cette année a été réalisé une fois de plus par Yoann Buffeteau. Peux-tu me présenter Yoann ? A-t-il un lien particulier avec l’association Patchrock qui organise le festival ?

Yoann Buffeteau réalise nos visuels depuis 2008 et nous a aidé à rendre visible au public notre virage musical, avec des visuels très différents des précédents par Sébastien Thomazo qui étaient clairement identifiés Chanson et ont tellement bien accompagné les premières années du festival.
Je dois dire que chaque année nous sommes vraiment fiers des visuels réalisés par Yoann, et dévoiler l’affiche est toujours un moment important, aussi important que d’annoncer les artistes programmés.
Il y a deux ans, l’affiche 2017 que l’on a baptisée « comète girl », a été élue n°1 du classement des affiches des festivals français de Konbini. Yoann est également musicien dans plusieurs groupes avec lesquels nous travaillons (Monstromery) ou avons travaillé (Fat Supper, Ladylike Lily quand elle était en quatuor) donc il connaît bien l’asso Patchrock. Il arrive souvent que l’on fasse appel à lui pour réaliser la mise en pages des disques que l’on produit. Ce garçon a tous les talents : outre le graphisme, le dessin ou la musique, c’est aussi un très bon photographe et il vient de s’improviser animateur vidéo en réalisant le teaser des Embellies 2019.

12 concerts sur 3 jours, toujours des artistes émergents et quelques groupes plus connus comme Puts Marie. Comment se fait le choix de la programmation ? Il y a un comité ? Vous voyez toujours les groupes en live avant de les programmer ? Au feeling ?

Je construis la programmation en tentant de trouver un équilibre entre mes derniers coups de cœur, le soutien à l’émergence qui est vraiment important pour nous, et quelques artistes plus connus pour que le public se reconnaisse dans cette programmation. J’essaie de voir les groupes sur scène pour me décider mais parfois il y a une évidence qui s’impose rien qu’en écoutant un album, comme par exemple au moment de la sortie du dernier disque de Cannibale qui m’a immédiatement emballée. Les membres du CA de Patchrock n’hésitent pas à faire des propositions quand eux mêmes ont fait une découverte ou ont des envies. En tout cas ils sont très curieux donc c’est super motivant. Ils sont d’un grand soutien dans ce choix de mettre l’accent sur les artistes émergents. Le plus difficile est de devoir concilier avec la disponibilité des artistes et de devoir renoncer pour des questions de calendrier à un artiste que j’ai vraiment envie de voir jouer aux Embellies.
Par exemple cette année, j’aurai adoré recevoir Aldous Harding qui va sortir un nouvel album (le précédent « Party » est magnifique), mais elle ne vient en France que fin mai : ça c’est joué à deux petites semaines…
En 21 ans de festival, si tu ne devais retenir qu’un seul concert ?

Très difficile de répondre et impossible de n’en citer qu’un seul.
Les concerts magiques de Lhasa, de Andrew Bird sur l’album « Armchair Apocrypha », le ciné-concert « Mad Max » de Montgomery au ciné-T.N.B., le concert inédit de Mansfiel.TYA pour notre retour à La Cité et pour leurs 10 ans de carrière.
Avec elles au centre et le public tout autour, Chapelier Fou sur son album « Deltas » en quatuor : fabuleux concert ! Ce qui me vient aussi en tête c’est ce moment hyper fort avec Mano Solo en fin de concert, le poing levé face au public survolté au Liberté.

Il y a 21 ans, à quoi ressemblait la scène rennaise et le paysage des festivals dans la ville ?

A l’époque il y avait moins de festivals et beaucoup plus de concerts dans les bars. C’était l’époque de « Bistrock Cafés » une fédération qui réunissait une vingtaine de bars et chaque mois ils sortaient un programme commun. C’est là que l’on découvrait les groupes, là et aux Trans-Musicales. A l’époque la scène rennaise était majoritairement rock, le fameux « Rennes, Ville Rock », mais aussi Chanson avec des groupes comme Delabrosse, Casse-Pipe, Mézues (fabuleux !) ou Jack’ O Lanternes. J’ai l’impression qu’il y avait peut-être moins de groupes qu’aujourd’hui. En tout cas il n’y avait pas cette richesse actuelle de  ce grand nombre de musiciens qui jouent dans plusieurs formations. Quand on voit la photo traditionnelle de fin du festival I’m From Rennes, je ne suis pas certaine qu’il y a 21 ans on aurait eu autant de musiciens réunis.
Aujourd’hui le paysage des festivals rennais est beaucoup plus éclectique, il y a plus de styles musicaux représentés, que ce soit avec Dooinit, Made Festival ou Maintenant pour ne citer qu’eux.
Les festivals rennais sont aussi de plus en plus créatifs et poussent la curiosité du public en ne proposant pas uniquement des concerts, mais aussi des expositions, des installations, des résidence de création, des formes inédites de concerts dans des lieux atypiques, en mêlant les disciplines, etc… Il y a plus d’interactivité avec le public. On peut aussi constater que les Trans mettaient déjà tout ça en pratique il y a 20 ans. Ils nous ont vraiment ouvert la voie …

L’arrivée d’Internet et des réseaux a dû fortement changer ta façon de travailler pour découvrir des groupes.

Oui clairement. Cela facilite évidement les échanges avec les tourneurs des groupes. On reçoit maintenant un simple lien pour écouter un futur album à peine sorti du studio d’enregistrement. Cela permet d’anticiper et d’être informés très tôt. Si on n’a pas la possibilité de voir un artiste sur scène, on peut visionner des vidéos en ligne, même si forcément rien ne remplacera le live. Les réseaux sociaux sont aussi un super outil de découverte de nouveaux artistes pour écouter la musique ou quand un programmateur partage son dernier coup de cœur.
J’essaie de ne pas me laisser influencer par les « nombres de like », « nombres de vues ». Même si ce sont des indicateurs, je sais aussi que ces compteurs sont un peu l’enfer quand on se positionne du côté de nos propres artistes en tournée.
Difficile de voir tout un travail de création réduit à ces chiffres ou résultats attendus. Mais on a bien conscience que ce sont des éléments que certains programmateurs vont contrôler…

Maintenir un festival en France aujourd’hui, c’est compliqué ?

A notre niveau le plus compliqué c’est qu’il y a énormément d’offres culturelles à Rennes, beaucoup plus qu’à nos débuts, donc cela demande plus d’énergie en communication et pour identifier le festival au milieu de la multitude de possibilités pour le public. On est beaucoup moins impacté par l’explosion du coûts des cachets des artistes depuis que l’on a fait le choix de ne plus programmer de têtes d’affiches. Il y a dix ans cela nous a clairement mis en danger. En faisant évoluer le festival, on a petit à petit retrouvé l’équilibre. Aujourd’hui on doit à nouveau rechercher cet équilibre avec les coûts engendrés par l’exploitation du Vieux St Etienne. Mais c’est le risque que l’on a choisi de prendre il y a 2 ans. Vu sa configuration, le festival Les Embellies n’est pas mis en difficulté par la dernière directive ministérielle (Circulaire Collomb) sur la sécurité : où il est demandé aux festivals de prendre à leur charge les services d’ordre.
La Circulaire Collomb est un réel danger pour nombre de festivals et beaucoup en ont déjà fait les frais.
Une dernière question. Nous sommes sur Rennes Musique. Quel est ton dernier coup de cœur rennais (en dehors de ceux programmés au festival) ?

Je dois avouer que les derniers artistes qui m’ont emballés ne sont pas locaux, et donc le dernier coup de cœur rennais remonte à Tropique Noir… qui joue aux Embellies. Mon gros coup de cœur du moment est pour Silly Boy Blue qui est nantaise à la base : est ce que cela compte 😉 ? J’écoute en boucle son EP et son concert à l’UBU (pour le festival Les  Femmes s’en mêlent) était vraiment puissant, c’est vraiment le mot qui me vient à l’esprit, alors qu’elle est seule en scène.
Silly Boy Blue est en haut de la liste pour Les Embellies 2020 si cela coïncide avec son actualité.
Merci Stéphanie.

Propos recueillis par Cath
Crédit photos : Yoann Buffeteau

Soyez le premier à commenter

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.