Frustration : « on fait la musique qu’on aimerait entendre ».

Frustration

So cold streams, le 5ème album de Frustration est sorti le 18 octobre dernier chez Born Bad Records. Le feu brûle toujours, la rythmique martèle toujours autant, on fonce dans le tas. Frustration aurait pu se contenter de sortir un disque sensiblement identique au précédent mais il n’en est rien.

Rencontre avec Fabrice Gilbert.

Ces 9 nouveaux morceaux étaient déjà dans les placards depuis quelques temps ? Peux-tu me parler des 9 morceaux de So cold streams ?
On a un process assez classique de musiciens assez moyens au niveau technique. On fait des albums quand on a assez de morceaux. On sort un album tous les 3 ans environ. On jette très peu de morceaux, par contre on jette énormément d’idées. Pour la première fois, on a demandé à Pat, notre bassiste, de nous proposer une trentaine d’idées, des morceaux pas finis qui traînaient (on est les pros des morceaux pas finis). Cela nous a enlevé notre angoisse sur un éventuel nouvel album. On a utilisé seulement 1 ou 2 plans sur cette trentaine d’idées, on avait une base pour les nouveaux morceaux. Cela nous a enlevé un poids. On a enregistré 11 morceaux mais on a pu en mettre seulement 9 avec la longueur de face.

Comment s’est fait le choix des 9 morceaux sur les 11 ?
Pour la sélection des morceaux, c’est finalement assez simple. Je tenais beaucoup à « So cold streams » mais je ne suis pas le chef. On en a discuté avec Jean-Baptiste Guillot, le patron de Born Bad Records qui ne souhaitait pas le garder pour cet album.

C’est finalement marrant de donner le titre d’un morceau qui n’est pas sur l’album à l’album. On a fait comme The Gun Club, leur premier album s’appelle « Fire of love » et le titre « Fire of love » est sur l’album d’après.

Le 2ème morceau qui n’a pas été gardé pour l’album était un 3ème morceau en français. Les paroles étaient trop intimistes, je parlais d’une expérience sentimentale professionnelle. Je suis finalement très content qu’on ne l’ait pas mis sur l’album car ça m’aurait embêté d’être aussi intime. J’ai réécrit les paroles et le morceau est devenu très noir. Ca parle des végétaux sur les bâtiments quand on ne sera plus là. Quand je l’ai chanté, il y a eu un silence de 15 ou 20 secondes dans le studio. Le morceau était trop déprimant donc on ne l’a pas mis mais je ne désespère pas qu’il sorte un jour sur une compilation.

A la première écoute de l’album, on se dit « rebelote ». Les paroles sont toujours scandées, on fonce dans le tas, la rythmique martèle, tu débites tes mots tel un robot bien énervé avec cette voix si sombre et froide, l’urgence est toujours là. Et pourtant on tombe encore dedans. Comment faites-vous pour ne pas vous lasser, pour vous maintenir dans la création, pour ne pas tomber dans la facilité, pour nous séduire à chaque album ?
Qu’est-ce qui fait qu’à chaque fois la magie opère ? D’abord, je pense qu’on a un statut un peu particulier, on n’est pas des lapereaux de 6 semaines. On a tous quasiment commencé à tourner à la trentaine. Il y a donc des écueils dans lesquels nous ne sommes pas tombés, cela aurait pu être différent à 22/23 ans. On est des gros acheteurs de disques et nous allons beaucoup aux concerts.

Junior, aux claviers, notre sosie de Bruce Willis dit toujours : « on fait la musique qu’on aimerait entendre ».

Sur cet album, si tu écoutes des morceaux comme « Pepper Spray » ou « Pulse » ce sont des classiques « Frustation ». Il ne faut pas se laisser abuser par le fait qu’il y ait le chanteur des Sleaford Mods ou qu’on ait mis du Oud. Le truc c’est de toujours remettre le métier sur l’ouvrage. C’est comme dans une relation d’amitié ou une relation d’amour, il faut essayer de ne pas tomber dans une redondance d’ennuis. Dans le groupe on pourrait tous assez vite s’ennuyer, on est très exigeants tous les 5. On n’est pas des pros de la technique. Moi par exemple, j’ai le niveau d’anglais que je peux, je fais corriger toutes mes paroles. J’ai même suivi des cours de chants pour cet album au niveau de la diction, de la respiration, de mon accent en anglais. On voit tellement autour de nous des groupes où au bout du 2ème album on commence déjà à s’ennuyer. Mais il faut aussi faire attention à ne pas déstabiliser les gens même si c’est bien de se brusquer un peu à chaque fois.

J’ai une peur épouvantable de l’ennui, ça aide pour se renouveler dans la création.

Vous aviez l’habitude de jouer d’abord vos morceaux en live et de les poser en studio ensuite. J’ai entendu dire que vous aviez fait l’inverse pour cet album. C’est vrai ? Pourquoi ce changement ?
Oui ce que tu dis est vrai, à part pour le morceau « Insane », le tout premier de l’album. C’est justement en commençant à jouer « Insane » en live qu’on s’est dit qu’on allait retomber dans le même truc.

Comme on est assez lents pour sortir des albums, les gens finissent par avoir chez eux le nouvel album avec des morceaux qu’ils connaissent déjà.

Cette fois-ci, sur les 9 morceaux de l’album, il y en a 8 qu’on n’avait jamais joués sur scène avant. On les a un peu rodés de temps en temps en Allemagne. On a fait « Pulse » de temps en temps pour voir comment le morceau était accueilli. C’était une vraie volonté pour cet album.

Continuons dans les changements. « So cold streams «  est le premier album où on entend Frustration chanter en français. Les titres « Brume » et « Le Grand Soir » évoquent quelque chose de particulier pour vous ? Pourquoi ces 2 morceaux sont en français ?
En 2016, on avait sorti un 45 tours en français où il y avait une reprise de Seconde Chambre, un groupe d’Angers. On l’avait sorti en auto-production. Je n’ai jamais eu de veto pour écrire en français de la part des autres membres du groupe. J’écris très vite en français, je suis plus lent en anglais. De 86 à 91, j’étais dans un groupe « Zurück Placenta » avec notamment un bassiste qui vit à Rennes. On a sorti un album chez Manic Depression et je chantais en français dans ce groupe. Le problème c’est que je n’avais pas chanté en français depuis longtemps. Devant nous, on a des gens qui parlent la même langue et je ne me voyais pas chanter « Le Grand Soir » dans une autre langue. Avoir vu Sleaford Mods en concert m’a vraiment donné envie de faire ce texte en français. Je rassure tout le monde, on ne comprend pas toutes les paroles de Jason Williamson.

L’âge aidant, je suis tellement désabusé, je m’en fous tellement de tout aujourd’hui. Je suis fatigué en fait, je me suis dit que cet album serait peut-être le dernier et il fallait que je dise tout ça en français, que j’attends ça, que nous attendons ça, car ce sont des paroles que cautionnent les autres.

Pour « Brume », je parle du SAC (Service d’Action Civique) qui était une milice faite par Charles Pasqua dans les années 70 pendant la guerre des droites. Je parle de fermer la rue Lauriston, qui était la rue de la Gestapo française. L’extrême droite essaie de nous charmer, il faut faire très attention au populisme, à ne pas tomber du côté obscur de la force, de rester vigilent. J’avais besoin de dire tout ça en français, il fallait que ça sorte en français, que ça transpire sur scène en français. Il y en aura d’autres.

Il y a une phrase très forte qui ressort de cet album : « Osons la haine ». Je vous cite dans Rock & Folk : « il faudrait quand même que l’homme parvienne à se dépasser, à proposer quelque chose de mieux que lui-même avant de crever. »
L’album se finit par cette phrase « j’attends le grand soir ». Vous y croyez ou pas à ce grand soir ? Vous pensez vraiment que ça n’arrivera pas comme tu le dis dans cette chanson ?

Je souhaite qu’il arrive, je ne souhaite pas qu’il soit emprunt de gauche ou de droite qui sont pour moi des choses complètement dépassées.

Jason Williamson dit souvent qu’on donne de la merde à écouter aux gens mais c’est parce que les gens ont envie d’écouter de la merde.

Je ne suis donc pas complètement sûr que les gens soient prêts et moi le premier. J’ai un avis sur l’humain qui est tellement noir. Est-ce que les gens sont prêts à sortir de The Voice, à ne pas partir en vacances à Noël ? J’aimerais bien le voir le grand soir mais ça va être très très dur pour qu’il arrive quand on voit le niveau du néo libéralisme aujourd’hui, les derniers résultats en Angleterre. Même si cette Europe elle ne me plaît pas, cette Europe qui a crucifié la Grèce, le Portugal… Si l’Angleterre s’en va, elle va devenir encore plus le porte-avions des Etats-Unis. Je ne suis absolument pas Gaulliste mais il disait « les français sont des veaux ».

Sur le titre « Slave Markets », on reconnaît tout de suite Jason Williamson de Sleaford Mods qui est LE groupe working class anglais. C’est un symbole fort ! Est-ce Jason qui a écrit sa partie ? Comment s’est passée la collaboration ?
On jouait à Laval avec Blackmail, un groupe français d’électro. On se faisait un peu chier dans les loges, on s’est mis Sleaford Mods.

On ne comprenait évidemment rien aux paroles de Sleaford Mods mais on est devenus directement de grands fans comme plein de gens. On s’est pris en pleine gueule leur univers, leur monde qui est aussi le nôtre.

Le fond est tellement fort que la forme n’existe plus. On joue ensuite ensemble à la Villette Sonique. Tout le monde voulait faire des collaborations avec Jason, on s’est dit qu’on allait quand même lui proposer de chanter sur une de nos chansons. Moi je me disais qu’il allait jamais vouloir et il a dit oui. On lui a envoyé les textes et le morceau et il nous a dit ok en même pas 3 jours avec aucune chose à changer dans les paroles. On ne comprend pas tout mais on comprend bien qu’il dit : « est-ce que tu as des enfants ? Moi j’en ai 2. Toutes les mères sont mortes »…

C’est une chanson sur les migrants. Fabrice tu es allé à Calais aux camps de migrants. Tu peux m’en parler ? C’est pour cela que vous avez choisi Jason sur cette chanson ? Pour mettre en avant la cause des réfugiés ?
Ca aurait pu être sur le titre « Pepper Spray » qui parle des migrants à Calais.

Les flics à Calais mettent du gaz poivre dans les sacs, dans la bouffe des migrants. Ils déchirent les duvets et ils cassent leurs tentes.

Il faut aussi dire que tout n’est pas rose dans ces camps. Il y a des viols entre réfugiés, les femmes mettent des couches la nuit pour ne pas être obligées d’aller aux toilettes et risquer de se faire violer. Le Robert de Niro anglais aurait pu scander ses paroles sur cette chanson aussi. Autant s’adresser à lui pour ce genre de propos.

Ce 5ème album s’appelle « So cold streams » parce qu’il y a quelque chose de froid dans la façon dont les gens consomment la musique aujourd’hui ?
« So cold streams » fait partie des morceaux qui n’ont pas été retenus pour l’album.

Dans le film « Inglorious Basterds », au début, Christoph Waltz boit son verre de lait avec une famille de juifs cachés juste dessous dans la cave. Mélanie Laurent s’évade, il braque son arme sur elle mais il ne tire pas. Cette image est marquante et j’ai écrit ce morceau sur la quête de liberté qu’on a tous.

Dans ce morceau, je cours dans une prairie, l’oxygène me brûle les poumons parce qu’il est trop pur. Les fruits sont trop hauts dans les arbres et l’eau de la rivière est trop fraîche pour te désaltérer. Les ruisseaux sont trop froids, « So cold streams ».

On a pas mal parlé des changements sur cet album, mais la pochette est encore une fois signée Baldo et l’album est sorti chez Born Bad Records.

La pochette de Baldo aurait dû être la pochette du premier album « Full of sorrow ».

C’est un tableau qui était chez Baldo depuis longtemps. La pochette a été décidée en 10 minutes. Elle représente une grande machine qui pose du goudron au milieu d’un champs de blé avec un petit rappel des corbeaux qui sont un clin d’oeil aux flamants roses de « Empires of shame ». On parle toujours de Baldo, mais il y a aussi Elzo qui travaille sur nos 45 tours. Il fait aussi les pochettes de Cheveux, de Prince Harry. J’aime bien le fait que les gens reconnaissent la patte d’un groupe, leur univers graphique. Baldo n’est même pas un fan de Frustration. Et puis notre 45 tours en français n’est pas sorti chez Born Bad Records. On n’est pas une team, si Baldo veut un jour ne plus travailler avec nous il n’y aura aucun problème. On est dans une collaboration très simple.

Un mot de main d’oeuvres ? C’était votre lieu de résidence.
Main d’oeuvres était effectivement notre lieu de résidence.

On nous dit que Main d’oeuvres va être transformé en conservatoire mais on sait très bien qu’il va être démoli pour construire un bâtiment pour le grand Paris, encore une fois.

Main d’oeuvres est endetté, l’art ça coûte cher. C’était une sacrée belle vitrine pour Saint-Ouen, un très bel endroit, son maire s’en mordra les doigts un jour. Cheveux n’en serait pas là sans ce lieu. Nous, on est restés 12 ans. Le jour de l’expulsion, on devait venir pour une résidence de 3 jours. En arrivant le matin on a vu les flics en train de souder les portes. Le jour même, tous les journalistes étaient là, on nous a donné la parole. Jeudi dernier, notre guitariste est allé passer des disques dans un bar pour soutenir le lieu, il y avait 20 personnes… Le soir même on devait être environ 600 personnes devant la mairie. 5 jours plus tard, on a joué devant le bâtiment, on n’était plus que 150 personnes. Aujourd’hui on répète à Pantin.

J’aimerais retourner à Main d’Oeuvres mais mon côté noir me fait penser le contraire, le mouvement s’essouffle…

Merci Fabrice.

Propos recueillis par : Cath
Crédit photo : Blaise Arnold

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