Labels d’été #10 : A Night On Canopy

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Suite de notre saison 02 des labels rennais avec A Night On Canopy. Comme l’évoque le label lui-même, « prenez de la hauteur et restez dans le calme de la canopée ».

Episode 10 : rencontre avec Junko78 de A Night On Canopy.

Comment et quand est née l’aventure de A Night On Canopy ?
J’ai crée le label il y a cinq ans, c’est quelque chose que j’ai toujours voulu faire, du moins depuis la fin des années 90, début 2000, avec l’émergence du rap indépendant, abstrait.

J’avais envie de pouvoir écouter les artistes que j’aime sur vinyle, les artistes qui ont sorti des albums marquants et qui n’existaient qu’en CD ou qu’on ne trouvait que sur Internet.

Comme tout le monde, j’ai laissé un peu traîner cette idée pendant quelques années. Malheureusement c’est un événement dramatique dans ma vie qui m’a fait me dire qu’il n’y avait pas de temps à perdre. Du jour au lendemain, j’ai donc contacté le premier artiste, ou plutôt la première artiste, que je voulais sortir sur le label. J’ai contacté Ursula Rucker, c’est une personne qui m’a vraiment marqué artistiquement et humainement. C’est une poétesse de Philadelphie qui a sorti pas mal de disques chez !K7, un label allemand. Tous ses derniers albums étaient disponibles uniquement en digital ou en CD, il y avait une vraie frustration pour moi. Elle a sorti un album dédié aux femmes qui s’appelle « She Said », je voulais sortir cette album d’une femme qui parlent des femmes. Elle a tout de suite été d’accord, son manager aussi mais ça prend parfois du temps avec certaines personnes. Ca fait 5 ans que j’attends pour sortir cet album, un jour peut-être ! J’ai donc sorti en premier le disque d’un ami qui s’appelle Darez, un rappeur de Vannes. L’album s’appelle Overseas, et Darez l’a réalisé avec un rappeur de Brooklyn qui s’appelle Chance. Je m’étais pourtant toujours dit que je ne sortirais jamais d’album de rap français… A Night On Canopy est né comme cela.

Qui est derrière A Night On Canopy et comment sont répartis les rôles de chacun ?
Il n’y a que moi dans le label. Je suis aidé de temps en temps par mes filles pour les salons, les marchés, etc… Je gère tout, c’est un boulot énorme surtout quand tu ne connais pas du tout le métier. J’ai tout découvert en créant le label. Moi je suis juste un passionné de vinyles et de musique. J’ai appris toutes les étapes, du pressage au master, en passant par la distribution, et j’apprends encore énormément aujourd’hui.

J’ai fait tout ça pour me faire plaisir, pour écouter des artistes que j’aime sur un support que j’aime.

Comment tu choisis les artistes avec qui tu vas travailler ? Comment repères-tu les artistes ? Ce ne sont que des vieux coups de coeur ?
Je fonctionne au coup de cœur. Je fais de la réédition d’album qui n’ont jamais été sur du vinyle, ce sont donc essentiellement des disques qui m’ont marqué il y a dix, quinze ans. Pour moi, les découvertes se sont donc faites il y a longtemps.

A Night On Canopy reçoit beaucoup de démos ?
Oui, de plus en plus ! Aujourd’hui, c’est tellement devenu difficile de se faire un nom que tu reçois malheureusement tout et n’importe quoi.

Des fois, tu sens le désespoir des groupes qui envoient des démos, comme quand tu envoies ton CV à tout le monde dans l’espoir de recevoir une réponse, même négative.

Par politesse, j’écoute tout et j’essaie de répondre au maximum. Mais je reçois aussi des choses super intéressantes. Je me suis déjà posé des questions sur quelques démos mais ça n’a jamais abouti à une sortie vinyle.

Est-ce qu’il y a des critères de choix artistiques pour pouvoir « signer » chez A Night On Canopy ? C’est quoi la philosophie du label ?
Il faut vraiment qu’il y ait un coup de cœur artistique et humain. L’un ne va pas sans l’autre. Il faut qu’il y ait une cohérence dans l’approche musicale et dans la vie aussi, c’est quelque chose que tu sens assez rapidement. Le discours doit être intelligent. Je suis ouvert à tout, j’écoute de tout, je pensais sortir tous les styles de musique mais une fois que tu commences à faire des sorties, tu rentres automatiquement dans un créneau, dans une certaine image et les gens te suivent parce que le créneau de ton label les intéresse. A une époque j’avais eu envie de sortir un album d’un trio de folkeuses canadiennes mais je me suis dit que ça ne collerait pas avec le label.

Pour faire simple, je suis un label de rap indé à la base mais j’ai aussi sorti un disque de jazz, un disque de musique expérimentale d’un mec qui vit dans une cabane en Australie.

Combien d’artistes sont au catalogue de A Night On Canopy actuellement ?
Je suis sur le point de sortir la 7ème référence en vinyle. Il y a aussi eu trois CD, trois cassettes. Il y a une quinzaine de références. J’ai sorti quatre disques sur une même année mais c’est trop difficile. Quand tu dois tout faire tout seul c’est compliqué.

Ton coup de cœur ? C’est une question difficile mais il y a peut-être un disque qui a eu une histoire particulière.
Il y a vraiment deux disques dont je suis particulièrement fier. Le premier c’est un disque d’un groupe qui n’existe plus qui s’appelle Sonic Sum, un album qui est sorti en 2004 uniquement au Japon. L’album est ensuite sorti en CD sur un gros label qui s’appelle Definitive Jux. J’ai donc voulu lui donner une deuxième vie à cet album en le sortant en double vinyle et en proposant un nouveau cover. Il y a eu un vrai travail sur ce disque sorti à 500 exemplaires avec un beau remastering. Pour le cover, j’ai réussi à avoir les droits d’un peintre allemand qui s’appelle Klaus Bürgle, le pape du rétro futurisme. Je suis vraiment très fier de cet album. Le deuxième disque dont je suis assez fier est de Electric Egypt, le mec qui vit en Australie dans une cabane. L’objet est beau, le cover est un tableau d’un peintre japonais qui s’appelle Tokio Aoyama.

Tu es surtout sur la réédition mais as-tu eu un coup de cœur récemment que tu aimerais avoir chez A Night On Canopy ?
Je ne désespère pas de pouvoir un jour travailler avec Ursula Rucker.

Si un jour Tom Waits ou Björk frappent à ma porte, j’étudierai leurs candidatures avec attention !

De façon plus réaliste, j’aimerais beaucoup travailler avec Aesop Rock, Mike Ladd, ce sont des personnes que j’affectionne beaucoup.

D’où vient le nom A Night On Canopy? C’est très poétique comme nom.
De manière générale, je suis très intéressé par la culture japonaise, ce qui peut un peu s’entendre dans le nom.

Pour moi, la canopée c’est l’endroit où tu vas te réfugier, l’endroit où tu es bien, où tu viens prendre de l’énergie, où tu t’échappes un peu du quotidien, de la réalité, de la brutalité de la vie.

Tu emmagasines tout ça pour en faire quelque chose, pour agir. C’est un peu ce que j’ai envie de faire avec ce label, amener de l’énergie et de la matière intellectuelle, sans prétention aucune.

Les groupes attendent souvent beaucoup des labels qui les signent. Peux-tu nous dire ce qu’un label comme A Night On Canopy attend d’un groupe ? Comme tu es dans la réédition c’est particulier.
Je n’attends rien d’eux. J’accumule beaucoup de difficultés.

Je travaille avec des groupes qui n’existent plus, avec des gens qui ont des choix de vie comme de vivre dans une cabane, avec des rednecks qui ne sortent pas des Etats-Unis.

Je travaille avec des gens qui ne tournent pas sauf des personnes comme Beans qui peuvent peut-être apporter un peu de lumière sur le label mais c’est vrai que je n’attends rien des groupes.

Etre un label indépendant aujourd’hui c’est difficile ? Comment vois-tu l’avenir des labels comme A Night On Canopy ?
C’est très difficile mais tout dépend ce que tu ambitionnes avec ton label. Si tu souhaites sortir un disque de temps en temps et te faire plaisir, c’est du travail mais la satisfaction est suffisante pour oublier tous les problèmes. Mais effectivement, dans l’absolu c’est compliqué financièrement, en terme d’engagement personnel quand tu as un travail, une famille. Mais tu as des récompenses quand tu reçois des messages de Nouvelle-Zélande ou des Etats-Unis.

Tu as une grande satisfaction quand tu reçois un message de l’autre bout du monde pour te dire que l’album de Darez est l’album de l’année.

Donc A Night On Canopy sort les albums principalement sur vinyle ?
J’ai sorti quelques CD, quelques cassettes, mais je sors tous les albums uniquement en vinyle. Pour moi la musique n’existe que sur vinyle. J’ai acheté mon premier disque à l’âge de treize ans et l’objet me parle complètement. Je ne peux pas me contenter d’écouter un morceau sur Spotify, j’ai envie de savoir ce qui se cache derrière l’album, qui a fait quoi sur le disque.

Le vinyle est un support avant d’être un objet. Ca ne m’intéresse pas que mes vinyles finissent sur des étagères de bobos rennais.

Je ne veux pas en faire un objet de luxe, c’est un peu la tendance actuellement. J’essaie de ne pas les vendre trop cher, il y a vraiment de l’abus sur certains prix. Ils les vendent mais sont-ils écoutés ? Si un jour le vinyle disparaît, j’arrêterai.

Selon toi, qu’est-ce qui fait un bon groupe aujourd’hui ? Qu’est-ce que tu penses de la scène musicale actuelle ?
Je n’ai pas de regard sur la musique actuelle, j’ai toujours été détaché de ça, des personnes trop exposées. Je m’intéresse aux trucs qui n’intéressent personne donc mon regard sur la musique aujourd’hui est le même que celui que je portais il y a vingt ans. Je suis extrêmement critique sur la musique mainstream même s’il y a plein de choses intéressantes. D’une manière générale, on s’éloigne trop de ce qui est censé faire vivre un artiste : l’émotion. Peu importe ce que tu dis, ce que tu racontes, le principal c’est que ce soit toi. Ma critique se porterait plutôt sur ce qu’est devenu le rap, on s’est clairement éloigné de la base.

Tout le monde se félicite que le rap soit aujourd’hui partout alors qu’à la base c’est une contre culture, c’est ça qui a fait que ça m’intéressait quand j’étais ado.

Aujourd’hui c’est évident que ça n’est plus le cas donc on ne peut pas se féliciter que cette musique soit partout, c’est l’opposé de ce pourquoi on est rentrés dedans à une époque. Il y a plein de genres et de sous genres dans le rap mais qu’est-ce qu’on entend à la radio ? Qu’est-ce que les gamins écoutent aujourd’hui ? Pas les sous genres mais des merdes diffusées sur Skyrock. Le discours me pose problème aussi aujourd’hui, il n’y a rien de sincère, c’est mal dit. Aujourd’hui on est dans un discours racailleux parce que c’est ce qui fait vendre, ça me pose problème, tout est marketé. Heureusement il y a des mecs comme Sameer Ahmad, un rappeur de Montpellier. Son premier album « Perdants Magnifiques » est pour moi un des plus grands albums de rap français. Il a sorti un bijou. L’Exécuteur de Hong Kong est pour moi le plus grand groupe de rap français, de tous les temps.

Et la scène rennaise ?
J’ai pas vraiment d’avis sur la question puisque de manière générale je m’intéresse peu au rap français.

Je suis plutôt content de voir des gens comme Columbine accéder à une notoriété nationale. Ils sont de leur époque, ils font de la musique de leur génération et j’ai l’impression qu’ils le font honnêtement.

Quelle sera la prochaine sortie de A Night On Canopy ?
La prochaine sortie sera une commande et non une réédition, un rappeur de San Diego qui s’appelle Dre Trav. Son premier album m’a complètement scotché. C’est quelqu’un de très jeune, ça s’entend dans son flow, dans son phrasé, il est très actuel mais a une intelligence et un respect par rapport à toute l’histoire du rap. C’est très sombre et extrêmement touchant dans son discours, il y a une vraie histoire personnelle dans ce disque, il est magnifique. Les retours du premier album étaient plutôt positifs, je lui ai proposé de sortir son second album, il sortira début septembre.

Merci Junko78.

Propos recueillis par Cath
Crédit photos : Polytistution

Site de A Night On Canopy : https://www.anightoncanopy.com/

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